Hypothèse d’un répartitoire des institutions Gil Caroz, Tel-Aviv, Bruxelles-Capitale

Je propose ce répartitoire pour les institutions. Comme toute catégorisation, il est artificiel et ne se veut certainement pas exhaustif. Le cas particulier d’une institution lui échappe. Ce répartitoire est à utiliser comme une grille de lecture, une série d’accents, de dimensions qui peuvent caractériser une institution ou l’autre, à des degrés différents.  Àchaque institution, son profil. Cette hypothèse d’un répartitoire possible s’inspire en partie des indications données par Éric Laurent dans son article « Institution du fantasme, fantasmes de l’institution » (Les Feuillets du Courtil n°4, 1992).  Je propose trois dimensions, divisée chacune en deux sous-dimensions.

 

  1. Institutions de l’Œdipe. Il s’agit d’institutions organisées selon la logique de la foule œdipienne qui est aussi bien la logique phallique : tous soumis à la castration, sauf l’Un, l’agent de la castration, qui fait exception. Ces institutions peuvent apparaître sous la version paternelle ou sous la version maternelle, en tant que la mère répond à la logique phallique. Ils sont un terrain particulièrement favorable à l’application de la psychanalyse.

 

I.a. Institutions de l’Œdipe paternel : Institutions organisées selon le modèle de l’armée. Chacun doit se mettre dans le rang, ce qui dépasse sera immédiatement coupé, que personne ne bouge ! Pas question de jouer au phallus de maman. « Fais ton devoir ! » Mais ce sont aussi les institutions du bon père de famille. On peut y trouver un point d’appui, pas d’exigence folles, « et si tu as quelques difficultés mon petit chéri, je vais t’aider. Car tu es capable, j’ai confiance en toi. Et si tu ne peux pas maintenant, tu pourras demain. Je te transmettrai ce qu’il faut, si seulement, tu me dis oui » (dans le sens de la Bejahung). Dernier trait : ces institutions proposent un idéal de groupe, épatant, d’où chacun peut se voir aimé, s’il veut bien se ranger aux exigences de la castration.

 

I.b. Institutions de l’Œdipe maternel : Institutions organisées selon le modèle de la mère ou de la Mère supérieure. Un surmoi féroce, voire cruel, souvent camouflé par un discours mielleux : « si je t’oblige, c’est pour ton bien », follement menaçant : « Mange ! Sinon je te tue ! » (Mama italiana), ou encore follement culpabilisant : « Mange ! Sinon je me tue ! » (Mère juive). Un accent mis sur les soins du corps, une « langue maternelle » au sens lacanien, c’est-à-dire une transmission d’une lalangue qui borde la pulsion. Un amour qui se dit inconditionnel, une certaine affinité et tolérance au un par un et à l’Autre.

 

  1. Institutions de savoir appliqué. Il s’agit d’institutions qui font du savoir leur boussole. La problématique du résidant est un objet d’intérêt qui le précède. Elles apparaissent sous deux formes : les institutions de la science et les institutions du scientisme.

 

II.a. Institution de la science : L’hôpital universitaire en est le paradigme. L’objectif est moins le soin que l’avancée scientifique et la formation des étudiants les plus brillants. C’est ce qui fait que les sujets les plus énigmatiques et incurables par les méthodes existantes sont les plus investis. Pas de jugement moral, pas de volonté d’éduquer. Plutôt la volonté d’un savoir, le plus épuré possible. Les attitudes et l’éthique thérapeutiques ne sont qu’un moyen, qu’une condition préalable qui doit permettre le travail de recherche. On s’intéresse au pronostic de la maladie plutôt qu’à l’avenir du sujet. Ces institutions produisent le sujet de la science et constituent donc un milieu favorable pour le discours analytique.

 

II.b. Institution du scientisme : Ces institutions appartiennent à l’ère Après l’Œdipe. Elles sontconquises par l’idéologie de l’évaluation. Ici, pas de place à l’énigme. Tout doit être explicable, prenant appui sur la statistique. Il y a une norme à laquelle il faut correspondre. Une moyenne de « toute » la population. Du chiffre, des tableaux, des catégories. Tout le monde doit figurer sur la courbe de Gauss. Si vous n’y figurez pas, c’est que vous n’existez pas ou bien que vous ne devriez pas exister. Il n’y a pas de dehors et de dedans. Il n’y pas d’exclusion possible. Par contre, la ségrégation est partout. L’objectif n’est pas le savoir, mais la gestion conforme aux exigences économiques et aux critères établis par la statistique. La technique y est maîtresse, marteau sans tête. Il y a des ordinateurs, donc il faut créer des programmes et les appliquer à l’institution est à ses résidants. La jouissance est encouragée selon une logique infernale : le sujet doit être apte à travailler, afin consommer à la folie, à l’addiction, pour ensuite payer les frais de son sevrage.

 

III. Institutions totalitaires : Institutions qui déterminent une loi féroce incarnée par un maître, sans aucune dialectique.

 

III.a. Institutions à utopie communautaire : Un idéal féroce au nom de la nature ou de la nature humaine. Parfois à la limite de ce qui est légal (les sectes). On délire que la jouissance n’existe pas, sauf derrière le mur de la forclusion, chez un Autre méchant. Exigence d’obéissance sans faille sous peine d’un jugement, sans droit de défense. Impossible d’y appliquer la psychanalyse.

 

III.b. Institutions du despote : Institutions qui baignent dans le discours juridique instauré par l’Un de la direction. Le transfert est traqué, persécuté, car il court-circuite la hiérarchie. Les patients sont mis au pas. L’acte psychanalytique, s’il tente de se déployer, est nié, effacé. Ses effets tombent dans le trou noir de la forclusion. Le praticien de la psychanalyse, s’il tient à rester dans cette institution ne peut faire autrement que de passer par le conflit juridique. Il doit se syndiquer, faire appel à un avocat, plaider. Au bout du parcours, c’est l’un ou l’autre qui demeure dans l’institution : soit le despotisme, soit la tolérance à ce qu’il y ait du psychanalyste.