La santé mentale et la crise Philippe De Georges, ECF

Dans tout ce qui se publie et qui traite de la psychanalyse avec un regard « extérieur », qu’il s’agisse de travaux d’anthropologie ou d’épistémologie, revient la question de la situation particulière de celle-ci dans le cadre de ce qu’on appelle « la santé mentale ».

Cette notion est floue, mais elle est le lieu où convergent un certain nombre d’acteurs a priori bien différents : chercheurs en sciences sociales, donc, mais aussi pouvoirs publics, administrations, bailleurs de fonds et donneurs d’ordre, système de santé publique et instances étatiques voire supranationales, acteurs de terrain, enfin, comme tous ces travailleurs qui oeuvrent aux confins de l’éducation et du soin, et comme tous ceux qu’englobe la nébuleuse « psy »… La santé mentale apparaît donc tantôt comme un objet d’étude que certains tentent de construire, ou tantôt comme le champ où d’autres opèrent, champ traversé de tensions, de conflits, de mouvements et de déplacements, des lignes de force, des intérêts ou des idées dominantes. C’est ainsi qu’on a vu Le livre noir de la psychanalyse servir de première salve pour tous ceux qui aspirent, sous influence anglo-saxonne, à briser l’autorité de la psychanalyse et à dissoudre l’aura freudienne. Mais on a découvert aussi les tentatives de règlements professionnels émanant des pouvoirs publics. La logique de ces manœuvres est à la fois celle du consumérisme et celle du néolibéralisme qui ne se connaît plus de limite.

Pour éclairer ce qui est à l’œuvre ici et les effets de ces changements de contexte sur la psychanalyse, on pourra lire avec profit un livre qui vient de paraître et qui apparaît aussitôt comme un travail atypique sur un objet qui ne l’est pas moins : « L’autorité des psychanalystes[1] », de Samuel Lézé, se présente comme une étude anthropologique résultant de dix années d’enquête menée à Paris, tant auprès de psychanalystes que de psychanalysants. L’auteur de ce travail exerce à l’École des hautes études en sciences sociales, boulevard Raspail, dont il rappelle à l’occasion qu’elle est proche, géographiquement, de la rue Huysmans où loge l’ECF, comme l’ENS, à la Rue d’Ulm, est proche de la SPP de la rue Saint-Jacques. Mais ces voisinages urbains n’effacent pas ce qui rend hors du commun le terrain de son exploration, soit le divan comme fait social, au coeur du champ contemporain et dans le paysage de la « santé mentale ». Le caractère paradoxal et insolite de la praxis analytique pour celui qui se propose de l’étudier sous l’angle de l’anthropologie tient à tout ce qui semble la rendre socialement insituable, à partir de son goût permanent pour le paradoxe et l’équivoque. Ainsi en est-il de l’extraterritorialité longtemps revendiquée par les disciples de Freud, exigence sans comparaison avec aucune autre discipline. L’auteur y voit un effet de la singularité radicale des analystes et de leur propension à l’autoréférentialité, leur recherche d’un statut d’exception et d’immunité sociale sans pareil. Tous ces traits constituent un « Objet socialement non identifié », inclassable dans les catégories usuelles de la science, de la religion ou des professions reconnues. Voilà ce qui rend cet objet d’étude exotique et le fait échapper à l’objectivation sociologique quand on ne lui prête pas un penchant multitransgressif… L’auteur note ainsi en passant le rôle de « l’improbable figure » de Lacan, ce qui permet à l’occasion de souligner qu’on ne fera jamais assez l’éloge de l’improbable et qu’il y aurait beaucoup à écrire sur ce thème, jadis abordé par Yves Bonnefoy[2].

Que note en premier lieu celui qui, tel jadis Lévi-Strauss chez les Nambikwara, se risque dans l’archipel de la psychanalyse ? Qu’il y est beaucoup question de crise. Mais il lui faut peu de temps pour comprendre le statut bien spécial de ce mot, dès qu’il est question des moeurs de l’archipel et de ses habitants : la crise fait partie de leurs mythes fondateurs ! L’analyse est née dans la crise, elle a suscité la crise à chacune de ses avancées et chaque année de son siècle et quelques d’existence. L’analyste respire la crise, mange la crise et la sécrète. Elle lui est consubstantielle, vitale même, pour ne pas dire qu’elle fait son être au monde… Ce qui est indispensable à la vie de l’analyse, c’est en fait l’atmosphère de combat qui pousse à faire parade, à défendre les acquis, à produire des idées nouvelles et à toujours aller de l’avant. Si l’analyse cessait d’avoir des adversaires, elle les inventerait, pour entretenir sa propre ardeur.

Cela dit, le moment que nous traversons est marqué par de profondes mutations qui ne peuvent pas ne pas affecter l’analyse. Le changement majeur du contexte est noté dès la préface du livre par Richard Rechtman, psychiatre et anthropologue, directeur de L’Évolution Psychiatrique : c’est, dit-il « l’avènement de la santé mentale. Autrement dit le débordement de la psychiatrie par la question sociale et politique de la souffrance psychique ». Il y a là un changement de fond qui oblige ceux qui oeuvrent dans le champ de l’analyse à passer, qu’ils le veuillent ou non, de la sphère de l’intime à la chose publique.

Prenons au sérieux ce constat : la santé mentale est le nom d’un dispositif subtil par lequel États et pouvoirs publics entendent prendre barre sur ce qui au XX° siècle encore ne relevait que du domaine privé. Charcot souhaitait que l’on préserve les secrets d’alcôve. Freud en a fait la matière de la discipline qu’il fondait. Nos managers post-modernes veulent rafler la mise. Ce qui était voué d’abord à l’ombre infâme avait été élevé au rang de matériel clinique. Il était temps que le couple infernal du discours de la science et du discours capitaliste s’approprie une matière qui s’avérait si précieuse sur le divan. Pour ce faire, il suffisait de retourner « l’intime » comme un gant et de dévoiler le voilé à la face éblouie du monde : réality show et santé mentale ne sont que les deux « concepts » de l’extension du domaine du profit.

Voilà donc le décor campé, qui prive les habitants de l’archipel analytique et de leur royauté et de leur prétention à constituer un arrière-monde. Nous voici sommés de répondre. Ayons alors présent à l’esprit ce qu’indique l’étymologie du mot crise et qui en fait le moment de la nécessité de choisir. Nous pouvons dire alors : vive la crise !