La santé mentale selon la scientologie – Mathieu Personnic

Sur la toile circule un petit film, muet, au format publicitaire. Des enfants et des adolescents, renfrognés sous un éclairage blafard, portent le même tee-shirt blanc. Sur ces tee-shirts, une étiquette, sur laquelle est inscrite un diagnostic tiré du DSM. Une musique entraînante démarre, l’éclairage se fait plus chaud, et dans ces rassurantes teintes orangées, chaque enfant, retrouvant le sourire, retire son étiquette, révélant ainsi ce qui est écrit dessous1.

Sous l’étiquette « troubles oppositionnels avec provocation » il est inscrit « leader », sous l’étiquette « troubles de la personnalité », il est inscrit « philosophe », sous « troubles déficitaires de l’attention » est écrit « inventeur », sous « troubles bipolaires », « artiste » … et ainsi de suite jusqu’au plus jeune qui arrache son étiquette « hyperactif » pour révéler le mot « enfant ». Tout ce petit monde s’anime, retrouve le sourire. Le clip s’achève par « Let them choose their own labels. Stop psychiatric labelling of kids ». L’initiative semble tout d’abord sympathique, puis on se demande : l’étiquette, elle, on pouvait la décoller. Qu’en est-il en revanche de l’inscription qu’elle révèle ? Imprimée, n’est-elle pas, à la différence de la précédente, ineffaçable ? L’aliénation signifiante ici figurée n’en est-elle pas plus radicale encore ? Sous un label un autre label, ce dernier insubstituable. Il s’entretien l’illusion que, du vivant, tout doit pouvoir s’écrire sur le même tee-shirt blanc.

La pseudo-singularité mise en avant dans cette vidéo n’est pas sans évoquer cette foule, filmée par les Monty Pythons, qui s’exclame d’une seule et unique voix : « We are all individuals ! ».

 

Ce petit film émane de la CCHR, Citizen Commission on Human Rights, fondée en 1969 par l’Eglise de Scientologie. Elle a pour équivalent français la CCDH, Commission des Citoyens pour les Droits de l’Homme. Elle se propose de dénoncer les profits générés par le commerce des psychotropes, milite « pour qu’enfin la responsabilité pénale des psychiatres soit examinée en cas de crime commis par des personnes suivies en psychiatrie ou sous traitement psychiatrique », dénonce « l’incompétence de la psychiatrie », ses multiples « atteintes aux droits de l’homme » – au sujet desquels elle lance des appels à témoins.

Pourtant, rejetant la psychiatrie, la scientologie prétend bien avoir son mot à dire sur la Santé Mentale. En 1950, L. Ron Hubbard, fondateur de la scientologie, présente la dianétique, son ouvrage princeps, comme « la science moderne de la santé mentale »2. La publication de ce best seller suit de deux ans la création de l’OMS et sa définition de la santé : « Health is a state of complete physical, mental and social well-being and not merely the absence of disease or infirmity »3.

Alors que la psychiatrie allait peu à peu mettre la notion de Santé Mentale au premier plan, la scientologie allait développer une vision de celle-ci où les psychiatres n’ont pas le beau rôle :

Les brochures d’informations consultables sur le site français de la CCDH ont pour titre : « Viols en psychiatrie », « Abus psychiatriques sur les personnes âgées », « schizophrénie, une maladie qui rapporte à la psychiatrie », « psychiatrie, un secteur corrompu », « la création du racisme », « quand le danger psychiatrique se rapproche de vous : les traitements sous contraintes » …

On nous y informe que : « Les sans-abris qui font des grimaces et parlent tout seul dans la rue sont un exemple des symptômes provoqués par les psychotropes »,  « entre 10 et 25% des praticiens de santé mentales abusent sexuellement de leur patients » en utilisant la sismothérapie pour en effacer les souvenirs chez les victimes… Autant d’affirmations appuyées par des sources telles que « selon une estimation … », « une étude dans un pays a démontré que … », et des références telles que le « psychologue »Sigmund Freud, ou le psychiatre « Edwin »Kraepelin 4…

S’y déploie une atmosphère complotiste situant clairement l’institution psychiatrique, mais aussi toutes les pratiques liées à la psychologie ou à la psychanalyse du côté d’un Autre jouisseur et malfaisant présenté de façon indifférenciée comme LA psychiatrie, une et indivisible.

La scientologie se présente tout d’abord comme une alternative à la psychiatrie, une technique de développement personnel. Elle propose des tests gratuits, notamment le « Oxford Capacity Analysis » (précisons qu’en dépit de son intitulé l’université d’Oxford n’a en rien participé à son élaboration). Ce test constitue une porte d’entrée fréquente pour le futur adepte, et peut être proposés aux passants dans la rue, ou rempli en ligne. Le testé reçoit des résultats chiffrés, et une invitation à aller les faire interpréter au centre de test le plus proche, avec la promesse qu’il ne s’agit pas d’un test psychologique, et que celui-ci ne sera pas évalué par un psychologue.

Il comporte deux-cent questions, parmi lesquelles « Vous sentez-vous souvent déprimé(e) ? Méditez-vous fréquemment sur la mort, la maladie, la douleur ou sur des chagrins ? Arrive-t-il que, sans raison apparente, vous ayez des périodes de tristesse et de dépression ? Les autres considèrent-ils vos actions comme imprévisibles ? Vous arrive-t-il d’être exceptionnellement actif(ve) pendant des périodes de plusieurs jours ?», … Certaines mettent singulièrement l’accent sur l’existence, pour le badaud testé, d’un Autre malveillant et persécuteur : « Votre vie est-elle une lutte constante pour la survie ? Considérez-vous qu’il y a des gens qui vous sont résolument hostiles et qui agissent contre vous ? Est-ce que les autres vous bousculent et vous briment ? ». Difficile de négliger ici quelle perche est tendue au sujet psychotique, d’autant que  le test semble traquer également d’éventuels phénomènes cénesthopathiques (« Avez-vous parfois des tressaillements musculaires, sans qu’il n’y ait aucune raison logique à cela ? »), hallucinatoires (« Vous arrive-t-il d’être dérangé(e) par le bruit du vent ou par des craquements dans la maison ? ») de signification personnelle (« En écoutant une conférence, vous arrive-t-il d’avoir le sentiment que c’est de vous que l’orateur est en train de parler ? Avez-vous fréquemment la sensation que les gens vous regardent ou parlent de vous quand vous avez le dos tourné ? »)5…

Ce test est structurellement analogue à nombre de tests psychologiques. Il donne lieu comme tel à une analyse quantitative de la personnalité selon dix axes, qui n’est d’ailleurs pas sans rappeler le classique « Big Five » du psychologue Lewis Goldberg6. Sur chaque axe les résultats se chiffrent entre « Normal », « Unacceptable State », et « Desirable State ».

La passation de ces tests débouche sur la pratique de l’ « auditing » où, à l’aide d’un « electromètre », sont détectés les « engrammes » dont le sujet est supposé souffrir. Les « engrammes » sont d’abord présentés comme des traumatismes, des souvenirs déplaisants dont il s’agit de se libérer. Ils peuvent provenir de l’enfance, comme d’expériences vécues dans des vies antérieures… Mais ce n’est que lorsque le sectateur atteint un certain grade qu’il lui est permis de traverser le « Wall of Fire », c’est-à-dire de prendre connaissance des vérités dernière de la doctrine. Celles-ci permettent de saisir un peu mieux les sources du caractère persécuteur des psychiatres :

 

Ces vérités dernières se trouvent dans des documents rendus publics par la justice américaine en 1985,7 et dont une thèse récente pointe le caractère central dans le système d’Hubbard8 :

Il y a 75 millions d’année, Xenu, dictateur d’une confédération intergalactique composée de 26 étoiles et 76 planètes, décida de régler le problème de la surpopulation (chaque planète, dont la Terre, baptisée alors « Teegeeack », comptait en moyenne 178 milliards d’individus) en massacrant ses concitoyens. Il fit pour cela appel à des psychiatres, qui après avoir attirés les malheureux sous le fallacieux prétexte d’une inspection fiscale, les firent prisonniers. Des vaisseaux spatiaux transportèrent les infortunés sur la Terre pour qu’ils y soient précipités dans des volcans.

Ceci fait, Xenu mit en place un « ruban électronique » pour capturer les âmes extra-terrestres, baptisées théthans, qui s’envolaient vers les cieux – il faut croire qu’une âme, fut-elle martienne, s’envole nécessairement au trépas du corps qui l’abrite. Ces âmes donc, une fois capturées, furent soumises à des « projections d’images tridimensionnelle » qui implantèrent en elles des idées fausses, sources de nos actuelles religions, comme de nos névroses. C’est cet implant, l’implant dit « R6 », qui est à l’origine des fameux « engrammes » chez l’homme.

Car en effet, une fois libérés par les psychiatres, les Thétans se sont trouvés dans une telle confusion qu’ils ont perdus la capacité de se différencier les uns des autres, et ont commencé à s’agglomérer, à fusionner, pour cohabiter par paquets dans les organismes des hommes. Aujourd’hui encore, ils ne nous auraient pas quittés. La scientologie viserait donc à se purger des ces âmes, qui ont importés chez l’homme les « engrammes », responsables de comportement aberrants et de croyances fausses.

 

Les termes même d’engramme,d’implant, témoignent de l’intuition, que la psychose confère parfois au sujet, du parasitage de l’être parlant par le langage, de sa prise sur le corps. Lacan écrit en 1976 : « C’est bien en quoi ce que l’on appelle un malade va parfois plus loin que ce que l’on appelle un homme bien portant. La question est plutôt de savoir pourquoi un homme normal, dit normal, ne s’aperçoit pas que la parole est un parasite, que la parole est un placage, que la parole est la forme de cancer dont l’être humain est affligé »9.

Les thétans figurent ce parasitage qui s’origine de l’aliénation du sujet au signifiant, figuration par « l’alien », au sens que lui donne la culture populaire et la science-fiction. Ces âmes d’aliens assassinées évoquent une version délirante de la cadavérisation, dévitalisation du corps par le langage que Lacan qualifiait, jouant de l’équivoque translinguistique, de « corpsification »10. A l’heure où le discours de la science prétend évincer la dimension du signifiant, la scientologie donne une version de son retour dans le réel.

Reprenant les outils de la psychologie avec laquelle elle prétend rompre, l’ire scientologue à l’encontre des psychiatres se nourrit de la réponse ségrégative que ce que l’on nomme aujourd’hui psychiatrie, bien différente de cette psychiatrie classique dont la psychanalyse est orpheline11, offre actuellement au symptôme. Elle dénonce la création infinie de nouveaux troubles mentaux par les DSM, mais elle le fait au nom de la Santé Mentale, qui n’est nullement mise en question. Une « réponse du berger à la bergère »12, en miroir.

 

La dissolution de la clinique psychiatrique classique accompagne la progression dans le champ social de cette notion de Santé Mentale, qui oppose à la singularité du cas un idéal de bien-être universalisant. La nouvelle clinique psychiatrique prône un a-théorisme voilant le fanatisme pseudo-scientifique du chiffre13. A cette fiction de science, la scientologie oppose un imaginaire de science-fiction, sans toutefois s’excepter de ce fanatisme du chiffre, de la mesure, comme en témoigne l’utilisation des tests et de « l’électromètre ». Elle est de son temps : celui de l’évaluation généralisée.

Depuis 1948 la Santé Mentale est définie par l’OMS comme un état de complet bien-être bio-psycho-social. Elle ne peut donc se saisir, comme le remarquent Eric Taillandier et Ariane Oger, que par le repérage « d’indice positif de présence du bonheur »14. N’est-elle donc pas, par définition, un « desirable state », pour reprendre la terminologie du test OCA ? La scientologie, comme son succès l’atteste, s’avère bel et bien en parfaite conformité avec l’idéal contemporain de la Santé Mentale dont elle révèle, pour le clinicien orienté par la psychanalyse, la dimension surmoïque et son impératif de jouissance. « Vœu de guérir, vœu de jouir »15, écrivait déjà Michelet à propos des pratiques de sorcellerie. Aujourd’hui, il n’est plus besoin d’attendre d’être malade pour avoir le devoir de guérir.

 

La Santé Mentale, qu’elle soit celle de l’OMS ou celle de la Scientologie, s’appuie toujours sur l’illusion que l’on doit pouvoir jouir sans l’entrave de cet encombrant parasite que constitue le langage. Elle suppose de négliger que « l’être de l’homme, non seulement ne peut être compris sans la folie, mais  ne serait pas l’être de l’homme s’il ne portait en lui la folie comme la limite de sa liberté »16. La psychanalyse propose au sujet de savoir y faire avec le réel singulier auquel, lui, et lui seul, se cogne.

 

(1) http://www.youtube.com/watch?v=Wv49RFo1ckQ

(2) HUBBARD, Lafayette Ron, Dianetics, the modern science of mental health, Bridge Publications 2002

(3) Preamble to the Constitution of the World Health Organization as adopted by the International Health Conference, New York, 19-22 June, 1946, entrée en vigueur le 7 avril 1948

(4) http://ccdh.asso.fr/Brochures-d-information-disponibles-aupres-de-la-CCDH_a34.html

(5) http://www.test-personnalite-oca.com/

(6) GOLDBERG, Lewis, The Structure of phenotypic personality traits, American Psychologist n°48, Janvier 1993. Les variables Openness, Conscientiousness, Extraversion, Agreeableness etNeuroticism se voient remplacés dans le test OCA par « Stable », « happy », « composed », « certainty », « active », « agressive », « responsible », « correct estimation », « correct estimation », « communication level » et  « appreciative ».

(7) SAPPEL, Joel, WELKOS, Robert W., Scientologists Block Access To Secret Documents: 1,500 crowd into courthouse to protect materials on fundamental beliefs, Los Angeles Times, November 5, 1985

(8) LAMOTE, Thierry, L Ron Hubbard, portrait de l’artiste en paranoïaque : psychose et phénomène sectaire, Thèse de doctorat, université Paris 7

(9) LACAN, Jacques, Le séminaire, livre XXIII : Le sinthome, Champ Freudien, Seuil, p95

(10) LACAN, Jacques, Radiophonie, in « Autres Ecrits », Champ Freudien, Seuil 2001, p409

(11) MATET, Jean-Daniel,La psychanalyse orpheline de la psychiatrie, La Cause Freudienne n°60, Navarin éditeur, Juin 2005, pp9-16

(12) LACAN, Jacques, Le séminaire, livre III : Les psychoses, Champ Freudien, Seuil, p60

(13) MILLER, Jacques-Alain, Interview au journal « Libération », « Le fanatisme du chiffre, ce n’est pas la science, c’en est la grimace. »

(14) TAILLANDIER, Eric, OGER, Ariane, La santé psychique, c’est pas automatique, Brochure de présentation à la journée préparatoire à PIPOL V, Bureau de Rennes de l’ACF-VLB

(15) MICHELET, Jules, La Sorcière, (1862), Garnier-Flammarion,  Paris 1966, p107

(16) LACAN, Jacques, Propos sur la causalité psychique, in « Ecrits », Seuil, p176