La victime réelle n’est pas martyr de l’inconscient – Gil Caroz

Lors des séances plénières de PIPOL 7, nous avons tenté une approche de l’actualité en temps réel. Si pour parler de la Shoah nous avons une perspective de temps et un corps de témoignages qui nous permettent de nommer cette irruption du réel, ce recul nous manque quand nous venons à parler de la radicalisation islamiste et ses effets, dont Daesh est la manifestation majeure. Les derniers attentats en Isère, au Sinaï et en Tunisie ayant eu lieu dans la semaine qui a précédé le congrès, ils nous ont placé au cœur des événements. Cette guerre qui met en jeu des corps transformés en cadavres est aussi une guerre de mots et de discours[1], raison pour laquelle la psychanalyse est montée sur la scène pour y contribuer à sa façon. La mise en scène permet que « les choses du monde viennent à se dire »[2]. Elle n’a rien d’une fascination pour le spectacle et le show. L’usage du semblant est une manière de traiter le réel. Nous considérons que c’est avec les moyens de notre temps qu’il faut aborder le mal de notre temps. Nous nous inscrivons ainsi dans l’orientation donnée par l’Ecole de la Cause freudienne lors de ses dernières Journées, rassemblant un grand nombre de personnes autour d’un signifiant qui vibre dans la culture, bien au delà de notre champs. Ainsi, lors des plénières de PIPOL 7, nous avons tenté de prendre langue et s’entendre avec des personnes appartenant aux champs académique, artistique, médiatique et philosophique, en nous faisant enseigner de leur façon d’aborder le réel de l’actualité la plus brûlante.

 

De l’inconscient, nous sommes tous des martyrs et nous nous distinguons par la façon d’en témoigner. Chez le psychotique, dit Lacan, « il s’agit d’un témoignage ouvert », c’est à dire sans médiation, alors que le névrosé, lui, témoigne de l’existence de l’inconscient de façon chiffrée, ce qui nous oblige à déchiffrer son récit[3]. Quelque soit la stratégie employée par le sujet pour aborder la rencontre traumatique entre le signifiant et l’organisme – la division, la certitude délirante, la métaphore, l’activisme ou le passage à l’acte -, le psychanalyste recueille par l’entretien clinique avec un sujet le témoignage de la blessure que les paroles ont laissé sur son corps, ainsi que le mode de jouissance qui s’est produit à cet endroit.

 

Cependant, comme le disait Jacques-Alain Miller à l’ouverture du Colloque Uforca 2015, « la clinique ce n’est pas toute la psychanalyse, pour autant que toute la psychanalyse ait un sens ». C’est que le psychanalyste s’est donné également comme mission depuis Freud d’être sur la brèche des malaises successifs dans la civilisation. Il ne se contente pas d’un dialogue avec des partenaires d’autres champs, ni d’une contribution de savoir qu’il pourrait offrir au maître. Les acteurs du politique et du social sont très peu nombreux à entendre réellement la voix de la psychanalyse sans être passé par le divan. Il n’empêche que le psychanalyste peut opérer sur les malaises par la voie de l’interprétation. Ainsi, le choix de la formule Pour Charlie pour désigner une rubrique dans Lacan Quotidien est interprétation vraie de l’expression Je suis Charlie.

 

Si nous sommes tous martyr de l’inconscient, nous ne sommes pas tous victimes d’un événement de civilisation. La victime de la violence de guerre, de massacre, d’un attentat ou d’un enlèvement terroriste n’est pas martyre de l’inconscient en tant que telle. Certes il n’est pas impossible de repérer à l’occasion les coordonnées inconscientes qui forcent la contingence et augmente le risque d’un sujet de devenir victime. C’est la loi de la tuché. Il faut bien partir à la guerre pour avoir une « chance » de se faire prisonnier, blessé, ou mort au combat. Mais il y a aussi chez les victimes une dimension de contingence, et parfois de pure contingence. C’est le cas des quatre personnes tuées au musée juif de Bruxelles le 24 mai 2014, à 500 mètres du Square Brussels Meeting Centre, lieu de notre PIPOL7. S’il y a sujet de l’inconscient dans cet attentat, son nom est l’antisémitisme. Mais ces quatre morts sont des victimes réelles d’une contingence, celle d’être au mauvais endroit au mauvais moment. Par ailleurs, nous nous autoriserions pas de poser la question de la jouissance des survivants à un attentat, car s’il y en a une, elle leur est imposée, c’est un forçage.

 

Lacan indique une affinité entre le martyr et le témoin. « Vous savez, dit-il, que martyr veut dire témoin d’une souffrance plus ou moins pure »[4]. Ainsi dans le christianisme, le martyr témoigne par son acte de sa foi. L’acte et la parole convergent ici pour attester de la position du sujet. Mais la volonté de témoignage d’une victime de la contingence d’un réel sans loi traite d’un autre point. Il ne s’agit pas d’attester de la position du sujet, mais de reconquérir une zone où le sujet avait été absent, puisqu’il ne s’attendait pas à cette intrusion du réel hors programme. Il s’agit donc de nommer, de rendre compte, de relater, et ainsi circonscrire les bords d’un trou hors sens de ce qui a fait retour dans le réel parce qu’absent dans le symbolique. C’est ce que nous avons pu constater pendant les plénières lors d’un témoignage d’une rescapée de la tuerie à Charlie Hebdo. Une description détaillé, pas à pas, qui brode les contour du trou d’où a surgit une horreur sans nom, non sans provoquer à un moment donné un événement de corps. Le psychanalyste s’y prête à cet exercice qui dépasse la clinique, sans convoquer le sujet dans sa position de martyr de l’inconscient, au-delà de ce que le sujet dévoile de sa propre initiative.  Entre la position de martyr de l’inconscient et la positon de celui qui affronte une offense réelle il y a une cloison qu’il s’agit de ne pas forcer.

 

Nous pouvons nous inspirer de la façon de recueillir des témoignages de Claude Lanzmann dans son film Shoah. En effet, Lanzmann a produit par son film une arme de guerre contre le négationnisme[5]. Il a procédé à la nomination ce cet événement particulier qui risquait de se faire diluer dans la longue histoire humaine des massacres de tout genre. C’est un acte de nomination que nous avons le droit d’attendre aussi du psychanalyste. Par ailleurs, quand il interroge ses témoins, Lanzmann opère également avec le souci du détail. Ce récit détaillé produit à l’occasion chez le sujet un événement de corps. On se souvient du coiffeur Abraham Bomba à Treblinka qui coupait les cheveux des femmes dans la chambre à gaz, juste avant qu’elles soient exterminées. Il perd sa voix quand il décrit la rencontre d’un de ses camarades avec sa femme et sa sœur juste avant d’entrer dans la chambre à gaz. Lanzmann insiste auprès de lui de poursuivre son récit, non pas pour mettre à jour sa division, mais pour que la parole ne cesse pas, pour qu’elle continue à renvoyer à un sujet. On se souvient aussi de Raul Hilberg qui a échappé de justesse au griffes des nazis, et qui tout en examinant dans les détails pendant 13 minutes du film un document de la bureaucratie nazi, explique à Lanzmann que les juifs devaient payer eux-mêmes leur voyage vers la mort. Le sourire ironique qui accompagne son développement, autre marque corporelle, est mémorable. Ces manifestations du corps, signes de la présence du sujet qui accompagnent le récit du témoin, confirment l’indication de Lacan que « dans tout ce qui est de l’ordre du témoignage, il y a toujours engagement du sujet »[6].

 

L’expérience de Didier François, le journaliste de Europe 1 qui a été interviewé en fin de matinée des plénières nous a intéressé en tant qu’elle se trouve au croisement d’une série d’éléments qui nous intéresse dans ce nouveau champ d’études que les actualités du monde nous ont ouvert. Premièrement, il s’est choisi une vocation qu’il pratique depuis trente ans, et qui consiste, entre autres, à se faire le témoin et porter à l’occident la voix de victimes de guerre partout dans le monde. Deuxièmement, il a étudié sérieusement les circonstances de la montée du mouvement islamique, ainsi que la structure et le mode de fonctionnement de Daesch. Troisièmement, il s’est trouvé lui même victime d’un enlèvement et d’une captivité par l’Etat islamique pendant presqu’une année. Quatrièmement, il a connu de près Mehdi Nemmouche, le tueur de l’attentat au musée juif de Bruxelles, qui a été un de ses geôliers. Cinquièmement, il peut être considéré comme un survivant, puisque une grande partie des 19 prisonniers avec qui il a partagé sa période de captivité ont perdu leur vie.

 

Didier François nous appris que les nouveaux modes de jouissance qui sont les effets du discours djihadiste, s’inscrivent dans un programme solide et bien ancré. Quoi que soient les coordonnées inconscientes de son choix de vie, nous nous intéressons au savoir qu’il élabore autour du réel indicible qui est au cœur des événements qu’il rencontre. Car pour nous aussi, ces nouveaux modes de jouissance appartiennent au domaine auquel nous n’avons pas, ou pas encore, accès par la parole.

 

Terminons par cette phrase de Didier François soulignée par Laure Naveau et Guy Briole, vers la fin de l’entretien: « Dans les guerres, on prend des leçons de dignité qui sont quand même incroyables ».

 

 

[1] Gutermann-Jacquet, D., « Islamophobie »: Un signifiant qui divise. Texte présenté lors des plénières de PIPOL 7.

[2] LACAN, J., Le séminaire livre X, L’angoisse, Paris, Seuil, 2004, p. 43.

[3] LACAN, J., Le Séminaire Livre III, Les Psychoses, Seuil, 1981, p. 149.

[4] LACAN J. Le Séminaire livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 105.

[5] A l’instar de l’oeuvre Guernica de Picasso. Voir: Antoni Vicens, La lettre Guernica, Texte présenté lors des plénières de PIPOL 7.

[6] LACAN, J., Le Séminaire Livre III, Les Psychoses, p. 50.