Lacan, les femmes, la psychanalyse. Rose-Paule Vinciguerra, Paris

La position des femmes a-t-elle quelque affinité avec la position du psychanalyste ? Et la recherche de Lacan sur la position du psychanalyste se conçoit-elle indépendamment de celle qu’il a effectuée sur les femmes ?

 

L’analyste en semblant d’objet a, pas l’androcentrisme

Lorsque Lacan formule la fin de l’analyse en 1967, il la formule en termes de « destitution subjective » en même temps que l’objet qui cause le désir « saute » hors du champ du fantasme dans lequel il était captif. Cet objet dans lequel le sujet reconnaît son être est au lieu même où pour chacun fait défaut la jouissance en tant qu’elle est devenue impossible. C’est en ce lieu que peuvent venir se loger les objets pulsionnels. L’analysant devenu analyste, sachant qu’il n’y a, à cet égard, aucun objet qui vaille plus qu’un autre, s’attache alors à se faire « semblant d’objet a » pour un autre afin que ce qui s’est produit chez lui puisse peut-être advenir aussi chez l’analysant dont il a la charge.

 

Mais ce « se faire semblant d’objet » cause du désir  pour un autre, ne résonne-t-il pas étrangement avec  ce que Lacan dit d’une femme qui sait se faire objet cause du désir pour un homme ? Il ne faut pas confondre ces deux formules mais leur proximité est troublante: être en position féminine, c’est être en position d’offre à jouir (et non de soumission au caprice de l’autre, comme le suggèrerait un féminisme militant). C’est, par cette position,  donner accès à un homme à la jouissance de son propre inconscient selon sa particularité et c’est en ce sens qu’une femme est symptôme d’un homme. Les femmes cependant, comme le dit Lacan savent ce qui de la jouissance et du semblant est disjonctif. A cet égard, elles sont « plus vraies » que les hommes.

 

Et l’analyste? L’analyste « fait-il la femme » en se faisant semblant d’objet, comme on a pu le dire? Non, car sa position n’est pas soumise aux aléas du désir. L’analyste se met, certes, en position d’offre à jouir mais « dans le semblant », et pour mieux situer lajouissance de l’analysant au regard de son désir. Si Freud s’est plié à ce que veut l’hystérique, il a résisté au souhait de l’hystérique de le réduire à l’objet a qu’elle voulait mais il a su se faire le support de cet objet, en « assumer la place » dans l’effet de transfert, et  avec  l’offre qu’il faisait susciter la demande. Être support, c’est « être supposé ». Et si Freud n’a cessé d’interroger « que veut une femme ? », il y a répondu justement en étant psychanalyste.

Un psychanalyste se fait donc, comme une femme, partenaire-symptôme, mais à la différence d’une femme, il n’en n’éprouve aucune jouissance propre. Reste qu’au partenaire-symptôme qu’est une femme, comme à un psychanalyste, on « y croit ».

Ainsi la psychanalyse lacanienne ne promeut-elle aucun androcentrisme. Car si le phallus n’est la propriété d’aucun sexe et n’entraîne aucun privilège du masculin, l’objet a, comme tel, est asexué, même s’il intervient dans la sexualité. Lacan ira au-delà des conséquences tirées par Freud des conditions de la sexualité.

 

L’analyste et le pas-tout féminin.

Mais  il y a « des » jouissances. Celle qui situe l’être parlant selon les modes phalliques, pour être valide, ne rend pas cependant compte de toutes les jouissances : tout ce qui concerne l’être parlant est affecté de jouissance. Prenons le syntagme lacanien, celui  du « pas-tout », relativement à la jouissance phallique. Cette version d’une Autre jouissance, version inaperçue par Freud, peut advenir chez les êtres parlants qui se rangent sous la catégorie femmes, qu’ils soient hommes ou femmes. Elle est donc étrangère à la régulation des normes identitaires fixées par la tradition autant qu’au sens qu’organise l’ordre phallique.

 

Les psychanalystes ont-ils alors à se faire les défenseurs de l’ordre phallique et  à vouloir amener leurs patients à l’oblativité génitale, à l’hétérosexualité, à la conjugalité, à la maternité ? Un des apports de Lacan est d’avoir dépassé ce que les post-freudiens ont cru tirer de Freud et d’avoir théorisé, à partir de ses avancées sur la sexuation, autre chose que la solution phallique comme principe de la castration.

Est-ce dire alors que les psychanalystes n’opèreraient plus au nom de l’Œdipe, d’un Oedipe considéré désormais comme obsolète au regard de l’omniprésence du pas-tout de la jouissance féminine ? Ce pas-tout serait alors érigé en « norme » paradoxale car Lacan a souvent affirmé que, quoiqu’éprouvée, cette Autre jouissance était contingente et de toutes façons réfractaire au dire.

La position du psychanalyste lacanien aujourd’hui n’est ni ancrée dans la version père de la tradition épistémique freudienne ni poussée vers un faux modernisme féministe. L’Œdipe conserve toute sa puissance opératoire dans l’analyse, à condition d’en garder la valence structurale et non imaginaire et de concevoir que l’analyse a aussi affaire avec son au-delà.

 

Qu’est-ce que Lacan a donc théorisé avec cet au-delà de l’Œdipe ? On sait déjà depuis Freud que tout ne peut s’énoncer dans une cure analytique en termes de signification oedipienne, à cause du refoulement originaire et, ajoutons, de l’impossibilité pour le signifiant de capturer tout ce qu’il en est de la jouissance du corps vivant. Mais ce topos, classique de la théorie freudienne et lacanienne, Lacan en a tiré les conséquences d’une manière surprenante : Il en a inversé la logique. Si tout dans la jouissance ne se laisse pas régler par l’ordre symbolique phallique, n’est-ce pas sur le reste irréductible à la signification qu’il faut finalement parier dans l’analyse ? Plutôt que de le constater en se résignant aux limites de l’analysable ? Car de fait, l’objet a lui-même n’arrive pas à rendre compte de cet effet de jouissance impossible à négativer. Cette jouissance, impossible à chiffrer sous un primat signifiant quelconque, irréductible à toute interprétation du symptôme avec les ressources du sens, Lacan reprenant l’ancienne écriture du mot symptôme l’a nommée sinthome qui est une  réduction  du symptôme.   Inscrit comme expérience inoubliable de jouissance,  et que le sujet véhicule « à son corps défendant », cesinthome donne son inclination à la vie d’un sujet et finalement son orientation à une cure analytique. Ainsi, la passe qui vise à rejoindre ce qui a fait sinthome pour un sujet fait-elle limite à la position classique de l’analyste car « l’inconscient réel » qu’elle convoque n’est pas réductible à la logique phallique.

 

En quoi la position féminine serait-elle ici affine à la position du psychanalyste ?

Lacan a pu dire des femmes analystes qu’elles pouvaient être les meilleures ou les pires . Les pires, celles qui, comme Karen Horney ou Hélène Deutsch, préfèrent, quand il s’agit de parler des femmes, la voix du corps  à celle de l’inconscient, « comme si justement ce n’était pas de l’inconscient que le corps prenait voix » . Les pires, celles qui s’étourdissent d’une nature antiphallique,  comme si une quelconque nature pouvait venir s’opposer au symbolique, comme si le réel « exclu du symbolique » n’ex-sistait pas. Ou encore, celles qui ont la religion du désir à tout crin.

Mais les meilleures ? Si le rapport des femmes au phallus est moins contraignant que pour les hommes, si « c’est  du réel que la femme prend son rapport à la castration » , alors, le rapport des femmes à la fonction phallique est contingent. Contingent car elles sont « pas-toutes » à être dans la fonction phallique et chacune pas-toute à y être. Aucune loi n’y préside.  Et c’est là sans doute ce qui donne aux femmes une certaine liberté. Lacan insiste : Quand les analystes «ne s’en sortent pas du côté du père, c’est qu’il faudrait qu’ils admettent que « l’essence de la femme, ce ne soit pas la castration ». Les analystes ont donc à s’ouvrir à cette logique spéciale de la sexuation féminine.

 

Mais comment le peuvent-ils ? La passe est sans doute ce qui permet d’appréhender cette dimension, que l’on soit homme ou femme. Car à la fin d’une analyse menée jusqu’à la passe, ce qui est rencontré est la contingence d’un événement de jouissance tout aussi irréductible au dire que l’est le rapport contingent des femmes à la fonction phallique. Et qui ne peut pas plus se penser à partir de la loi phallique. N’est-ce pas cette indétermination réelle de la jouissance qui peut résonner pour les analystes, notamment lorsqu’elles sont femmes ? Si les femmes sont « plus réelles », comme le dit Lacan, ne s’orientent-elles pas lorsqu’elles sont analystes, de façon plus décidée vers « l’inconscient réel » ? Cette ouverture à la surprise, cet accueil de la conjoncture d’indéterminisme qui en dernière instance a fait d’une vie une « différence absolue » est, d’ailleurs, ce qui permet la nomination d’un AE par ceux qui en ont la charge.

 

Enfin, les femmes, situées  dans cette zone d’inconsistance logique qu’est le pas-tout, ne peuvent constituer un ensemble fermé. On aura beau les compter, on ne viendra jamais à bout de cet ensemble, on ne trouvera que des exceptions. Est-cela qui rendrait les femmes analystes plus sensibles à l’exceptionque constitue chaque sujet qui vient en analyse, sans l’inclure dans l’ensemble des cas ou des structures déjà connus ? Cela leur permettrait en tout cas de se plier plus facilement à l’inconsistance de cette logique !

 

Assurément, parler ainsi des femmes analystes ne signifie pas que celles-ci auraient un privilège sur leurs collègues masculins. Et les psychanalystes hommes qui peuvent mener des sujets jusqu’à la passe sont bien plus « femmes » dans leur pratique que des femmes qui n’analyseraient qu’en tournant autour de l’Œdipe.

Toutes ces questions ne sont-elles pas à réactualiser ? Les avancées de Lacan sur la position du psychanalyste ne semblent pas étrangères en tout cas à la question de la place qu’occupent aujourd’hui les femmes dans la civilisation .

 

Rose-Paule Vinciguerra