Le tact féminin – Patricia Bosquin-Caroz

(Paru dans LQ n°309)

L’inconscient ! Hélène en connaît un fameux bout, analysante longtemps, analyste pendant, toujours et encore. On a été attentif à son témoignage d’A.E. (1), véritable traversée du cauchemar qui accouche du désir de l’analyste. Épuré, nettoyé des idéaux éducatifs, curatifs, dirigistes… le désir de l’analyste est le levier de la cure menée à partir de cette place vide.

Dans son livre, L’inconscient de l’enfant (2), Hélène Bonnaud témoigne à nouveau, non de son expérience d’analysante, mais plutôt de sa pratique d’analyste avec les enfants. Jacques-Alain Miller, à la dernière Journée de l’Institut de l’Enfant, en mars dernier, avançait que la psychanalyse avec les enfants n’existe pas, entendez en tant que spécialisation. Il faisait valoir la formule « s’analyser avec un psychanalyste » qu’on soit enfant, adolescent ou adulte. C’est de cette expérience qu’Hélène rend compte dans son livre, à savoir, comment les enfants s’analysent avec elle.

On la suit alors dans ces multiples rencontres avec des enfants, des parents – surtout des mères -, au sein de son institution, un CMPP (3). Hélène ne fait pas la différence entre son cabinet et l’institution, puisque c’est le discours de l’analyste et son éthique qu’elle importe en ce lieu. Récits de cas, considération sur la cure et usage des concepts analytiques s’entrecroisent. C’est ainsi qu’Hélène se fait passeur d’une expérience au plus près du réel du cas. C’est avec des mots simples que l’auteure, instruite des concepts freudiens et lacaniens, s’adresse au lecteur. Hélène fait passer au public l’épure du cas singulier sans céder sur la rigueur de sa formation analytique.

Elle nous livre, ainsi, quelques-unes de ses perles cliniques ou des indications précieuses sur le maniement de l’inconscient avec un enfant.

 

La lalangue

Les dessins des enfants ! Que faire des dessins des enfants ? Comment les interpréter ? Ces questions apparemment anodines sontsouvent présentes lorsque nous travaillons en cartels ou en séminaires sur la pratique analytique avec de jeunes enfants. Car l’enfant se sert du trait, du jeu et de sa lalangue comme autant de façon de s’articuler à l’Autre. Dans son livre, Hélène répond à cette préoccupation clinique de façon lumineuse. Elle part du prérequis que l’inconscient c’est l’achoppement, la bévue, la rature. « Je le dis mal », entend-on parfois, nous dit-elle. « Mais ce qui se dit mal, c’est ce qu’il fallait dire… Au regard de l’inconscient, il n’y a pas mille façons de dire. C’est plutôt ce qui rate, achoppe, fout le camp. C’est ce qui dérange qui se manifeste au lieu de l’inconscient. » Et de poursuivre : « Les enfants disent la même chose lorsqu’ils font un dessin : “Je l’ai raté, il n’est pas beau, j’ai mal fait“. Elle précise que l’analyste ne répond pas : “Ce n’est pas grave, tu n’as qu’à le refaire”». Et avec un tact bien à elle, Hélène nous donne une petite leçon clinique dont on peut franchement tirer enseignement. J’ai adoré ce passage : « L’analyste prend le dessin et demande : Qu’est-ce qui ne te plaît pas ? Il s’intéresse au raté. Il prend le dessin et explique à l’enfant qu’un beau dessin n’est pas ce qu’il préfère, qu’il aime bien aussi quand il y a des erreurs, ou des défauts. Il explique qu’il y a des choses qu’on ne sait pas bien dire avec des mots, alors on les dit avec des dessins. Et il commente le dessin avec l’enfant, en cherchant à causer le désir qui s’y inscrit. » Il y a bien des années le CEREDA (4) avait fait sien une phrase célèbre de Colette, « Comment l’esprit vient aux femmes ? », en intitulant une de ses Journées : « Comment le sexe vient aux enfants ? ». Avec ce livre nous aurions une façon de répondre à la question : « Comment l’inconscient vient à l’enfant ? »

 

Lire un symptôme

Je soulignerais encore un autre aspect particulier de cette pratique avec les enfants, qui souvent fait l’objet d’un embarras pour le clinicien et qui pourtant ne devrait pas faire  obstacle aux principes analytiques. L’enfant, la plupart du temps, est adressé au praticien parce que ses conduites posent problème à l’entourage familial ou scolaire. Toutefois, ce qui gêne les parents ou l’école ne recouvre pas forcément ce qui dérange l’enfant. C’est alors que le « savoir lire un symptôme » (5) de l’analyste est requis. Prenons le cas exemplaire deLéa. La chute des résultats scolaires et « le trouble de l’attention » ne sont en rien le symptôme dont souffre l’enfant. Alors que la situation familiale se stabilise et que la dépression de la mère s’apaise, on assiste chez Léa à une dégringolade des résultats scolaires. Léa ne s’intéresse pas au savoir scolaire et ne s’en préoccupe pas. Hélène s’interroge : d’où vient cette inhibition quant au savoir scolaire et plus particulièrement cette difficulté à lire l’écrit, à le comprendre ? L’analyste fait rapidement l’hypothèse que Léa est accaparée par quelque chose de plus obscur en rapport avec la féminité et le lien amoureux. Léa ne peut lire ce qui s’écrirait du rapport entre un homme et une femme. Faute de lire, elle épie, guette. Elle a le couple à l’œil. Elle se donne aussi à voir, déjà très sexy pour son âge. La pulsion scopique est convoquée mais tourne court. Elle ne peut s’articuler au savoir et c’est le corps de l’enfant fétichisé qui vient boucher l’écart entre d’une part le savoir scolaire désarticulé de l’intérêt de l’enfant et sa question plus intime. L’enfant se fait alors réponse du réel et propose son corps en guise de réponse à sa question portant sur le sexuel.

L’analyste repère cette position de l’enfant et l’interprète à l’occasion d’un rêve. Néanmoins Hélène souligne aussi que sa visée n’est pas de rééduquer l’enfant mais d’accueillir le savoir de celui-ci. Léa a un savoir comment faire avec un homme, un savoir sur ce que c’est que d’être une femme et qu’elle veut proposer ou donner à voir à sa mère. Ce cas illustre fort bien ce que J.-A. Miller avançait dans l’argument de la 2e Journée de l’Institut de l’Enfant, concernant le savoir-jouissance (6). Léa a un savoir qui s’est déclenché via un événement de corps. Les larmes de la mère ont percuté le corps de l’enfant et provoqué un circuit de répétitions, un cycle savoir-jouissance qui risquerait de prendre la forme d’un cycle définitivement stabilisé si l’analyste ne se faisait pas point d’adresse du symptôme. Ce qui donne une chance, comme le souligne J.-A. Miller, d’intervenir avant que les effets d’après-coup de cette percussion n’aient pris la forme d’un cycle définitivement stabilisé. Dans ce cas, le transfert est le lieu de la mise en acte de ce savoir insu sur la féminité et le seul levierpermettant un desserrage de cette identification précoce à la petite femme qui manque à l’Autre. L’analyste, formée par sa propre expérience de l’analyse, en sait évidemment quelque chose de ces cycles savoir-jouissance, de cette répétition infernale qui grâce à l’acte de l’analyste a une chance de se déjouer.

On pourrait enfiler les perles. Je ne le ferai pas et laisserai au lecteur le plaisir de lire ce livre très enseignant sur la façon dont les enfants pratiquent la psychanalyse avec un analyste. À cet égard, Hélène démontre que la formation de l’analyste en passe d’abord par sa propre expérience de l’analyse et par le contrôle de celles qu’il dirige. Sans ces deux piliers (le troisième étant la formation clinique), analyse personnelle et contrôle, comment pourrions-nous avoir l’appréhension de l’inconscient comme bévue et celle du symptôme comme ce qui est à lire ?

 

Notes

1 Analystes de l’École : psychanalystes qui, au terme de la procédure dite de la « passe », sont jugés susceptibles par la commission responsable dans chaque École de l’AMP, de témoigner des problèmes cruciaux de la psychanalyse.

2 Bonnaud H., L’inconscient de l’enfant – Du symptôme au désir de savoir, Navarin & Le Champ freudien, 2013, disponible sur ecf-echoppe.com.

3 Centre Médico Psycho Pédagogique.

4 Centre d’Étude et de Recherche sur l’Enfant dans le Discours Analytique.

5 C’est J.-A. Miller qui a proposé cette formule, cf. Mental n° 28.

6 J.-A. Miller, « L’enfant et le savoir », Peurs d’enfants, col. Petite Girafe, Navarin éditeur, Paris, 2011, p. 19.