Marcela Iacub, continent très noir – Clotilde Leguil

(Texte paru dans LQ n°304)

 

Oui, c’est encore l’histoire d’une femme qui disparaît. A croire qu’Hitchcock et Lacan avaient vraiment vu juste. Quelle que soit l’époque, quel que soit le style, quelle soit le partenaire, le rapport du sujet à sa propre féminité met en jeu un rapport à la disparition de l’être. On a beau être une juriste brillante, une intellectuelle foucaldienne qui a satribune dans Libération, on a beau dénoncer le féminisme victimaire dans Les Temps Modernes, on a beau vivre au XXIe siècle où l’abolition du genre voudrait que la féminité ne soit qu’une fiction hétéronormative, on n’en est pas moins concerné par la féminité quand il s’agit de sa propre existence. On n’en est pas moins rattrapé par une dimension de son être qui peut confronter le sujet à son propre anéantissement.

Pourquoi l’auto-fiction de Marcela Iacub, Belle et Bête qui vient de paraître chez Stock, assorti d’un encart signalant qu’il porte atteinte à la vie privée d’un autre, intéresse-t-elle la psychanalyse ? Parce que par-delà l’objet médiatique qu’est ce livre, on peut y déchiffrer quelque chose de l’angoisse féminine face à l’abîme qu’une femme peut être pour elle-même. Si Marcela Iacub a écrit ce livre, que l’on peut trouver hilarant et furieux comme certains l’ont dit, ou très glauque, ce n’est peut-être pas seulement parce qu’on l’a incitée à le faire, c’est peut-être aussi parce que ce qu’elle a vécu, elle ne pouvait le traverser, s’en arracher, qu’à condition d’essayer d’en dire quelque chose par l’écriture. « L’écriture a été une manière de sortir de cette histoire », a-t-elle déclaré elle-même1. Car l’amant qu’elle s’est choisie, l’a mise en rapport avec un autre partenaire, qui n’était plus un autre être, ni même un animal, comme elle le répète à souhait, mais une part d’elle-même, inquiétante et dangereuse.

Qu’est pour elle cet amant qui n’était pas son genre ? Quel effet a-t-il eu sur son être ? Dans un premier temps, elle s’en amuse. Elle le traîne dans la boue lui renvoyant le traitement auquel elle a eu droit : « Tu étais vieux, tu étais gros, tu étais petit et tu étais moche. Tu étais machiste, tu étais vulgaire, tu étais insensible et tu étais mesquin. Tu étais égoïste, tu étais brutal et tu n’avais aucune culture. Et j’ai été folle de toi2 ». Les cinq premières lignes de son auto-fiction donne le ton. Pas d’idéalisation, certainement pas. De l’ironie sur cet homme qu’elle baptiste « le cochon » en choisissant de filer la métaphore tout au long de son court récit.

Mais il y a autre chose.

Marcela Iacub, elle, n’est pas vulgaire, n’est pas insensible, n’est pas vieille, n’est pas grosse, n’est pas mesquine… mais elle se découvre en truie. Et elle a adoré être la truie du cochon. La truie, ce n’est pas la cochonne, c’est véritablement la réduction de la féminité à un pur objet de jouissance pour le cochon. « Grâce à toi espèce de truie, espèce de rien, espèce de bouffe à cochon, je me mange, je me jouis, je sens mon goût… 3» lui dit son amant romantique. Or, se découvrir la truie du cochon la conduit à une véritable extase : « personne ne m’avait parlé ainsi et j’ai pleuré en moi4 ».

Alors, qu’est-il arrivé à cette femme superbe, intellectuelle et séductrice, cette femme forte qui a pensé qu’elle pouvait tenter l’aventure avec celui qu’elle avait défendu publiquement lorsqu’il était mis en cause pour sa conduite à l’égard des femmes ? Il lui est arrivé qu’elle s’est faite bouffée. Pas métaphoriquement, non, cela, c’est banal. Cela nous arrive à tous et à toutes, dès que nous parlons et que nous nous risquons àentrer dans le monde de l’Autre. Non, elle s’est faite bouffée réellement. Son cochon d’amant était un cochon-cannibale. Et le cochon cannibale lui a arraché l’oreille et s’en est délecté en réclamant la seconde alors qu’elle pleurait et que le sang giclait. C’est une fable certes, mais c’est par ce biais de la dévoration réelle qu’elle a choisi de parler de son histoire.

Voilà. L’ex-mangeuse de viande devenue végétarienne qui déclarait dans son précédent livre que manger des êtres vivants était intolérable, s’est elle-même donnée à bouffer, dans le réel, à une gueule vorace qui n’attendait plus que de se refermer définitivement sur elle. Se faire manger vivante… jusqu’à ce qu’il ne reste rien, tel était son fantasme. Se donner à manger à sa propre pulsion jusqu’au bout. S’avaler tout cru. Disparaître, non pas seulement symboliquement, mais réellement en se faisant bouffe à cochon. Son dernier cauchemar, qu’elle relate à la fin de son récit, l’a réveillée : « Je me voyais transformée en quelques cheveux et deux ou trois ongles que le cochon n’avait pas avalés et qu’il avait laissés sur le canapé de ton appartement. J’étais une conscience sans corps, une conscience qui flottait dans les ruines d’elle-même5 ».

Après cette curieuse histoire d’amour, c’est en effet avec les ruines d’elle-même que la narratrice s’est retrouvée. Avec ce continent très noir qu’elle avait peut-être jusque là passée sous silence. Et dont Freud et Lacan ont su parler. Ce continent noir qui fait que la psychanalyse pour une femme peut être parfois le détour nécessaire pour ne pas exister en disparaissant ainsi dans les limbes muettes de la pulsion de mort.

 

Notes

1 Sur France 3, le 22 mars, dans l’émission « Ce soir ou jamais ».

2 Iacub M., Belle et Bête, Stock, 2013, p. 7.

3 Ibid., p. 46.

4 Ibid., p. 47.

5 Ibid., p. 115.