Quelques questions posées à Khalil Sbeit, participant aux Simultanés de PIPOL 6

PIPOL NEWS* : Tu as 47 ans. Tu es psychologue et psychanalyste, membre de la NLS et du GIEP (société israélienne de la NLS). Tu habites à Haïfa. Tu travailles dans une institution au nord d’Israël. Pourrais-tu nous dire quelques mots sur cette institution ?

Khalil Sbeit : L’institution s’appelle Al-Anouar, qui signifie « Les lumières ». Elle opère dans le secteur arabe et elle se situe à Magdal Crum, village à 35 minutes de chez moi. Il s’agit d’un internat de postcure psychiatrique pour des enfants et adolescents de 6 à 18 ans. Très souvent, le séjour de l’enfant dans notre institution est une alternative à une hospitalisation. L’institution accueille 65 enfants. Les enfants, le personnel, les psychologues, les travailleurs sociaux, les éducateurs, sont tous de langue arabe. L’arabe est donc la langue de l’intervention clinique. L’institution est subventionnée par le ministère israélien des affaires sociales. L’hébreu circule dans l’institution uniquement quand nous avons affaire à des inspecteurs ou à des formateurs.

PN : Comment est-ce que tu te définis ? Un arabe israélien ? Un palestinien ?

KS : Je viens d’une famille palestinienne. Chez nous, à la maison, il n’y avait pas de doute que nous sommes palestiniens. Des palestiniens « intérieurs » d’Israël. Et en même temps je suis un citoyen israélien. Oui, ça existe…

PN : Psychanalyse et langue arabe. Psychanalyse et culture arabe. Qu’en dis-tu ?

KS : Ça ne fait que commencer. C’est une question qu’il faut penser sur le fond d’une autre question, celle de la place du progrès dans le monde arabe. Il faut un certain progrès scientifique dans une société pour que la psychanalyse puisse y prendre racine. Il n’y a pas de psychanalyse sans science. Il y a là une série de questions compliquées. Est-ce que le discours est assez ouvert dans notre société ? Notre structure sociale se caractérise par un rapport très rigide à la sexualité. Toutefois, nous vivons une ère où les choses changent rapidement. Il y a comme un saut qui n’est pas accompagné par une évolution « interne ». Prenons comme exemple le Printemps arabe. La démocratie ne peut pas pénétrer dans la société du jour au lendemain, tout simplement parce que certains veulent que ça soit ainsi. Il faut que se développe une position qui peut digérer la démocratie. C’est un processus qui doit avoir lieu, et qui prendra le temps qu’il faudra.

De mon côté, dans mon domaine, je tente d’ouvrir une discussion avec des collègues « psy » pour dévoiler un peu la pensée psychanalytique. Ça commence à exister. Il y a un intérêt pour la psychanalyse chez certains intellectuels. Mais la pratique est encore « dans les langes ». Il y a beaucoup à inventer, comme Freud à ses débuts, qui a dû inventer la psychanalyse au sein de la société dans laquelle il vivait.

En Israël, il y a une « Association des psychologues arabes ». Je ne fais pas partie de cette association, mais je participe à leur groupe sur Facebook. C’est là que je discute avec des collègues. J’ouvre des questions, je réagis aux questions des autres. Ils commencent à me connaître. J’informe de ce qui préoccupe la psychanalyse aujourd’hui. Je parle de PIPOL 6. J’explique que c’est un congrès dans lequel on parle de la clinique à partir de sa propre expérience de la psychanalyse. C’est une nouveauté parce que d’habitude ces collègues prennent appui uniquement sur un savoir extérieur, « scientifique ».

PN : « Les femmes comme boussole du futur », qu’est-ce que ça évoque chez toi ?

KS : Ce n’est pas sans lien avec ce que je viens de dire, à savoir, la difficulté à introduire la psychanalyse dans le monde arabe. À l’ère du fondamentalisme et du retour à la religion, il y  a un mouvement qui va contre le féminin. C’est une sorte de racisme contre la femme et contre la différence comme telle. La psychanalyse, elle, est du côté de la femme. Faire de la clinique psychanalytique dans une société conservative n’est pas une affaire facile. Mais il y a des hommes qui acceptent de lâcher la position masculine classique, et qui consentent à ce qu’une femme ne soit pas qu’un objet. De plus en plus, il y a des femmes, même des femmes mariées, qui viennent parler sur le divan. Ce n’est pas chose évidente dans une société conservatrice, mais ça arrive quand même.

À un niveau social plus général, dans le monde musulman il y a un grand refoulement de la sexualité, et notamment de la sexualité féminine. Ça explique la difficulté. Pour moi, ça implique un effort considérable. C’est un travail de construction. Comme je l’ai dit plus haut, ce sont les premiers pas.

PN : Mais toi-même, tu ne viens pas d’une famille musulmane. Ta famille est catholique…

KS : En effet, arabe et catholique. Mais dans la clinique, je rencontre des sujets qui ont grandi dans d’autres religions. Dans l’institution, les enfants viennent essentiellement de familles musulmanes. Dans ma pratique privée, c’est mixte. Je rencontre des druses, des chrétiens et des musulmans.

 

* Interview mené par Gil Caroz (par Skype).