Un accueil des demandes au CMPP1 de Laval Frédérique Bouvet, Rennes

Des praticiens du CMPP de Laval, orientés par S.Freud, J.Lacan et J.-A. Miller, ont inventé un dispositif d’accueil des premiers rendez-vous suite à un constat : lorsqu’un parent, un travailleur social, un enseignant s’adressaient précédemment au CMPP, un délai d’attente d’un an, parfois, s’installait avant que l’enfant puisse être reçu. Nous sommes d’abord partis d’une contingence. Durant les vacances scolaires, nous avions des créneaux horaires vacants mais temporaires, du fait de l’absence de quelques uns à leur séance. Des rendez-vous ont donc été proposés à ceux qui avaient adressé une demande à l’institution depuis moins de trois semaines. Nous avons constaté des effets à cette offre. Certains ne venaient pas au rendez-vous proposé, leur temps subjectif ne correspondait pas à cette proposition trop rapide. Pour d’autres, au contraire, cet accueil leur permettait de formuler plus précisément leur question. Dans ce dispositif, du fait d’un délai d’attente raccourci, nous avons constaté que nous recevions davantage de sujets névrosés, alors qu’auparavant, ils s’orientaient finalement vers le libéral.

 

Les praticiens du dispositif participent à une réunion clinique hebdomadaire où chacun a construit, élaboré et rédigé ce qu’il a extrait de cette première rencontre. Il en rend compte à ses collègues et se décide la suite donnée à ce premier rendez-vous : une poursuite des entretiens avec le même praticien, avec un autre pour introduire une coupure, pas d’autre rendez-vous proposé, une orientation vers le libéral ou bien encore, parfois, le nom de l’enfant est mis sur une liste d’attente pour être reçu ultérieurement par un des praticiens du CMPP. La question de l’acte, du transfert, de la demande est au centre de nos élaborations. Ce dispositif, au départ expérimental, s’est étendu en dehors des périodes de vacances scolaires et démarre sa quatrième année d’existence. Au départ, il faisait appel au désir décidé de chaque praticien qui s’y engageait pour une année. Pratiquement tous les praticiens du CMPP sont intervenus dans ce dispositif. Depuis septembre 2012, tous les praticiens de l’institution y interviennent à tour de rôle pour une durée de six mois. Un système de tuilage a été mis en place : quatre praticiens, deux anciens du dispositif et deux nouveaux. Le médecin-directeur et les deux psychologues-stagiaires font aussi partie du dispositif. L’offre créant la demande, nous avons constaté la première année, 30% de demandes supplémentaires adressées à l’institution. Nous avons donc décidé de réduire la voilure. Le traitement des nouvelles demandes a été limité en réinterrogeant nos propres disponibilités quant à l’éventuelle suite qui serait donnée à ces rendez-vous, limités à deux, trois maximum, le temps d’extraire les signifiants maîtres exprimés dans ces rencontres, pour donner consistance à une réponse réfléchie à plusieurs. Actuellement, dans le cadre de ce dispositif, nous recevons chaque semaine deux, voire trois nouvelles demandes. La même secrétaire nous transmet hebdomadairement, au plus près les signifiants de chaque demande. Ce travail est possible grâce à une participation active des trois secrétaires dans les différents lieux de réflexion, de formation du CMPP notamment sur la demande, où depuis plusieurs années, nous avons la chance de travailler avec des analystes de l’ECF, extimes, pour élaborer notre pratique. En fonction de l’urgence subjective que nous percevons, se décident les noms des enfants qui seront reçus la semaine suivante. Toutes les demandes sont donc accueillies, entendues et traitées une par une. Les sujets qui ne sont pas reçus dans le cadre du dispositif sont alors inscrits sur une liste d’attente et seront reçus par un des praticiens du CMPP plus tardivement.

 

Quelles sont les demandes adressées au CMPP ? Elles sont multiples et variées… Notre monde contemporain exige un enfant parfait, c’est un fait. Il y a une demande parentale, sociale, scolaire de réparer l’enfant, de le normer. Le savoir est davantage du côté de la science que du côté du sujet, qui s’adresse au CMPP avec un diagnostic qui ferme toute causalité psychique comme la dyslexie, l’hyperactivité, la « surdouance ». Ces catégories instrumentales épinglent l’enfant avant que nous ayons pu entendre ce qui « cloche » pour lui ou ses parents. Il arrive parfois que la demande soit orchestrée par un « Autre », Internet ou expert, qui exige telle rééducation ou tel type de prise en charge. Ce n’est plus la recherche d’une cause qui est recherchée, mais une plainte concernant un trop.

 

Nombre de parents sont déboussolés comme l’illustre cette demande : « Mon enfant ne veut pas prêter ses jouets à son frère…, que dois-je faire ? » Il devient de plus en plus difficile pour certains parents d’exercer une autorité parentale. Dépossédés de leur rôle, ils s’identifient au discours du maître, se mettent sous la barre des signifiants de l’évaluation et attendent denotre part des conseils. Pour contrer cette pente, l’invention de ce dispositif, qui s’inspire des lieux alpha, tels que définis Jacques-Alain Miller2, est essentielle. Ce n’est pas un lieu d’écoute « où un sujet est invité à déblatérer à tire-larigot (…) mais un lieu de réponse, un lieu où le bavardage prend la tournure de la question et la question elle-même la tournure de la réponse »3.

 

Quel constat pouvons-nous faire après plusieurs années d’existence de ce dispositif ? Un tiers des demandes ne débouchent pas sur un traitement. Souvent ce dernier se fait avec le praticien qui a reçu l’enfant dès la première rencontre. Nous proposons davantage à un parent dans un premier temps de venir seul parler de son enfant, voire de ses enfants quand une demande concernant une fratrie est adressée à l’institution. Il est arrivé que nous décidions de recevoir un parent sur une durée limitée plutôt que de recevoir son enfant. Parfois devant un énoncé descriptif de la demande, un des praticiens téléphone désormais aux parents qui se font alors davantage sujets d’une énonciation, et ce, avant de proposer un rendez-vous. En réinterrogeant nos disponibilités, nous nous questionnons aussi sur la durée et la fin de chaque traitement en cours. La théorie des cycles introduite par J.-A. Miller dans la conversation de Barcelone4 correspond davantage à nos pratiques actuelles avec les enfants et les adolescents. L’accent est mis sur l’effet thérapeutique rapide en psychanalyse qui s’oriente du réel, « réduit la jouissance attachée au symptôme et relance un nouveau cycle dans la direction de la cure »5.

 

Si le dispositif ne réduit pas la liste d’attente des demandes au CMPP, il a des effets sur chaque praticien, sur le qui-vive dans sa pratique, sans cesse renouvelée.

 

Marie-Hélène Brousse, membre de l’ECF, qui était l’invitée du CMPP pour sa dernière journée clinique intitulée « les surprises de la demande », indiquait que ce dispositif, « est une invention particulière, une pratique à plusieurs », sans standards mais pas sans principes, issus de l’orientation de l’équipe, dans son ensemble très sensible au discours analytique. Ce dispositif « vient tempérer le surmoi contemporain, répondre à l’énigme de ce qu’est un enfant (…) Il permet d’attraper des signifiants-maîtres du lien enfant/mère (…) et introduit une division, là où il y avait une clôture du côté de la vérité. »6

 

Cette instance de travail est-elle transposable dans d’autres institutions ? « Il y a un principe de base – le discours analytique – mais le mode de fonctionnement est à inventer. » Effectivement, l’orientation lacanienne est partagée dans différentes institutions, mais ce sont les praticiens et leur désir décidé qui, un par un, « forment » une institution ainsi que les patients accueillis. Ce dispositif contribue à rendre toujours vivante notre pratique.

1 Centre Médico Psycho Pédagogique.

2 Miller J.-A., « Vers Pipol 4 », Mental, Paris, NLS, n°20, février, 2008.

Ibid., pp. 186-187.

4 Ouvrage collectif : (s/dir. J.-A. Miller), Effets thérapeutiques rapides en psychanalyse, La conversation de Barcelone, Paris, Navarin, 2005.

Ibid., p. 80.

6 Non relu par Marie-Hélène Brousse.