Une femme s’autorise d’elle-même – Miquel Bassols, ELP, Barcelone

Tant qu’un sujet se range dans le cadre classique de l’Œdipe, il peut toujours se dire « je suis un homme », ou bien « je suis une femme ». La structure symbolique de l’Œdipe est le règne  des identifications sexuées, soutenues précisément dans ce cadre oedipien qui les définit pour chacun. Il y a cependant un petit problème : suivre cette voie conduit à savoir ce qu’est l’homme, non ce qu’est la femme. Ce fut le problème de Freud, qui laissa la question indexée par l’obscurité de son fameux « continent noir ». Et Lacan prit la question au sérieux en prononçant son aphorisme bien connu : « La femme n’existe pas ».

Au-delà de l‘Œdipe – celui-là même dont Freud pensait que les femmes ne sortaient jamais tout-à-fait  –  il n’y a pas le signifiant de La femme qui permettrait de soutenir une identification claire et définie. Au delà de l’Œdipe, il restera toujours quelque peu précaire de dire « je suis une femme » ou même « j’ai été une femme ». On pourra toujours en venir à mettre en doute cette affirmation, à demander des preuves convaincantes, ou à réclamer un effort de plus, encore un effort de plus pour arriver à être une femme. Et l’on pourra encore moins se dire : « j’ai été une femme » : allez donc savoir dans quel Autre monde, dans quelle Autre vie. Au-delà de l’Œdipe, il est encore moins vrai que Dieu les fit homme et femme au nom d’une loi naturelle. Et encore moins pour ce qui concerne La femme.

Si « les femmes  se conjuguent au futur », alors de toute façon il me sera seulement permis de dire : « je serai une femme » – c’est une décision, un désir décidé sur l’être, un désir qui se  soutient et qui se satisfait seulement en un arriver à être, dans un devenir constant qui n’aboutit jamais, voué, comme le désir lui-même, à son infinitude. C’est en réalité le véritable problème de toute affirmation d’identité, qu’elle soit ontologique, professionnelle ou nationale. Une affirmation d’identité est toujours un projet plutôt qu’une assertion conclusive. Ou encore, il me sera permis de dire : « j’aurai été une femme… », conjugué au futur antérieur. Et aussitôt les conditions suivent, précisément : « si je me suis réglé sur ce désir décidé. »

Par suite, une règle d’or se vérifie pour le psychanalyste lacanien : une femme ne s’autorise que d’elle-même, dans son désir, pour arriver à être. Ce qui veut dire, en premier lieu, qu’elle ne s’autorise pas de sa mère. Il n’en va pas toujours ni nécessairement ainsi pour un homme. Il s’ensuit que Lacan a conjugué le bien connu « l’analyste ne s’autorise que de  lui-même », avec cet autre aphorisme : « l’être sexué ne s’autorise que de lui-même…et de quelques autres.1 »

Si une femme ne s’autorise que d’elle-même pour l’être, si elle ne s’autorise que de cette Autre qu’elle est en réalité pour elle-même, alors en fin de compte chaque sujet, homme ou femme, se trouve profondément divisé devant cette condition de la féminité, celle d’être précisément Autre à elle-même.

Il en résulte également que j’ai toujours apprécié la façon dont a été traduite en espagnol  – dans l’édition Amorrortu –  l’expression freudienne « Die Ablehnung der Weiblichkeit2» pour désigner le roc de la castration dans la butée de l’analyse freudienne, terminable et interminable. C’est l’expression « Désautorisation de la féminité » que le traducteur a retenu. En effet, c’est seulement au-delà de l’Œdipe qu’une femme ne s’autorise que d’elle-même, ce qui se conjugue au futur d’un désir décidé.

Traduction: Jean-François Lebrun

 

1 Dans son Séminaire du 5 avril 1974, Les non-dupes errent »(inédit)

2 Ndt : C’est le « refus de la féminité » qui a été retenu par le traducteur dans la version de « L’analyse avec fin et l’analyse sans fin » in  Résultats, idées, problèmes Paris, PUF,1985 , pp.266 et 268.