UNO per UNO Éric Taillandier, Rennes

Vous connaissez le Un-tout-seul qui commence à prendre une certaine consistance dans notre champ. Mais connaissez-vous le UNO ? C’est le jeu de cartes le plus prisé par les jeunes de l’Institut Médico-Educatif où j’interviens. Sans doute parce que ses règles sont très simples et ne nécessitent pas d’accès préalable à un niveau avancé de symbolisation. C’est essentiellement basé sur la reconnaissance visuelle : on joue des cartes de la couleur demandée (rouge, vert, bleu ou jaune) ou portant le même symbole (tel chiffre de 0 à 9 ou quelques autres cartes spéciales). C’est ludique… et très vite rasant en ce qui me concerne. Quand on joue à deux notamment, ce qui arrive fréquemment, on ne peut pas vraiment développer de stratégie particulière face à son adversaire. En effet, on ne peut pas garder de cartes trop longtemps en réserve, le but du jeu étant justement de s’en débarrasser au plus vite. Alors, on se laisse guider au gré des signes et des couleurs des cartes qui tombent de façon métonymique. Il se trouve que certains jeunes, qui réclament pourtant des entretiens avec moi « pour parler », se saisissent bien plus volontiers du jeu laissé à leur disposition sur un coin de table que de la parole. Il me faut donc composer avec le UNO-tutto-solo de chacun, car chaque jeune, évidemment, s’en saisit à sa manière. Fragments d’une clinique quotidienne au UNO per UNO.

 

Sur le plan du désir, pour Sonia, c’est plutôt le désert. Rien n’est vraiment investi. Elle a affaire au vide subjectif et ne prend jamais aucune initiative personnelle. Du coup, c’est très compliqué de la solliciter, car il faut choisir pour elle, la stimuler en permanence. Le risque est alors de faire à sa place, en fonction de notre propre idée, mais, en même temps, c’est souvent le seul moyen pour lui éviter le laisser en plan subjectif. Cela affecte aussi son corps : elle papillonne ou se ramollit en fonction des circonstances. Quand on joue au UNO, comme je ne supporte pas de voir les cartes qu’elle a dans la main (car invariablement son poignet se détend vers moi, laissant apparaître son jeu), je lui dis : « Cache ton jeu ! Défends-toi ! Mets-moi une méchante carte ! » Et de me tordre de douleur en faisant le pitre lorsqu’enfin elle se résout à m’attaquer un peu. Mais bon, jusqu’à présent je ne réussis pas à être suffisamment méchant pour elle : « Tu me fais rire, Éric ! » Par contre, récemment, elle a dit d’une voix minuscule, quasi inaudible : « Je parle pas assez fort… il me faudrait un micro ». Je lui sers désormais de haut-parleur auprès des collègues !

 

Lenny, lui, a une furieuse tendance à se faire oublier. On l’oublie physiquement, on oublie d’écrire son nom, il s’oublie lui-même dans le tableau familial, etc. On en a déjà parlé ensemble. Alors maintenant, quand il arrive dans mon bureau, il me déloge de mon fauteuil en disant : « Laisse la place au chef ! C’est moi le Président ! » Je m’exécute. Il sort le UNO. Bon, il adapte les règles au gré de son propre jeu, histoire d’avoir toujours la main. Il supporte donc difficilement de perdre… et moi les tricheurs ! Je rage, j’enrage et lui dis : « Ouh, ouh ! Ne m’oublie pas ; je t’ai vu ; t’as triché ! » C’est juste pour lui proposer un Autre qui ne l’efface pas trop vite de son désir.

 

François, c’est encore différent. Au début, il me frappait dès qu’on se croisait. C’était parce que je ne formulais pas correctement mon refus de jouer avec lui au foot, son seul centre d’intérêt. D’abord, j’ai arrêté de refuser. C’était ballot. Puis j’ai posé quelques conditions : pas sur l’herbe, pas quand il pleut. Et puis j’ai joué et je joue toujours une à deux fois par semaine avec lui. Longtemps on n’a fait des matchs que tous les deux, l’un contre l’autre. Et puis il a voulu prendre le nom de joueurs connus. Il commençait à introduire des petits autres. Ensuite, il a voulu des spectateurs, comme au stade. Alors, j’ai fait les simagrées footballistiques classiques (les hourras de la foule après un but, les simulations de blessures, les soignants qui débarquent sur la pelouse, les cartons des arbitres, etc.). Petit à petit, François accepte que d’autres jeunes se joignent à nous sans les taper et peut me dire qu’il n’a pas envie qu’untel ou untel joue avec nous. En plus, il progresse et moi aussi. Mais comme je travaille en Bretagne, il pleut quand même souvent (« Mais nous avons la chance qu’il fasse beau plusieurs fois par jour ! »), alors on se replie dans mon bureau, ce qui était longtemps impossible. Et là, on joue au… UNO ! Mais un peu moins tutto solo qu’auparavant, me semble-t-il.

Le UNO, c’est finalement pas si ennuyeux que ça, pour peu qu’on soit attentif à ce qui s’y jouit de la solitude de chacun dans son rapport à l’Autre.