Dit-mension européenne

 

Le 26 septembre 1939 à Londres, Stefan Zweig prononce l’éloge funèbre de Freud. Saluant la mémoire de celui qui s’est aventuré « dans les terres vierges jusqu’à son dernier jour », l’écrivain évoque une œuvre « vivante […] devenue une légende impérissable dans toutes les langues, et ce au sens le plus littéral, car quelle langue pourrait désormais se passer, se priver des concepts, des mots qu’il a arrachés au crépuscule de la semi-conscience ? »[1]. Alors que l’Europe s’apprête à vivre les heures les plus sombres de son histoire, l’hommage, vibrant, témoigne de l’enthousiasme que Zweig affichait quelques années plus tôt quand, écrivant à Freud, il avouait sentir « que l’heure est proche où votre exploration de l’âme […] deviendra un bien universel, une science de dimension européenne[2]. »

Où en est la psychanalyse un siècle après cette prédiction ? En 1959, relevant la réplique d’Horatio à Hamlet –There needs no ghost, my lord, come from the grave, to tell us this–, Lacan constate que s’agissant « du thème œdipien, nous en savons, nous, déjà long. »[3] Nul besoin en effet d’un fantôme sorti de son tombeau pour nous révéler ce qui, à l’instar de la phrase d’Horatio, maintes fois citée par Freud, comme le rappelle Lacan, « fait proverbe[4] ».

Zweig aurait donc vu juste : les signifiants de la psychanalyse ont pénétré le discours courant. Ils circulent, indéniablement. Mais sommes-nous, pour autant, « soumis au pouvoir de [leur] esprit[5] » ? Le croire ce serait méconnaître le ravalement auquel ils ont été soumis, ravalement à la mesure de celui que subit la psychanalyse, attaquée par le lobby scientiste, réduite, quand elle n’est pas tout bonnement rayée de la carte, à une banale psychothérapie.

À l’heure où l’Europe est pressée de s’unir pour faire face à de nouveaux défis internationaux, nous n’oublions pas que l’existence de l’inconscient dépend de l’attention que chacun lui porte. Ainsi est-ce aux analystes des écoles de l’EuroFédération qu’il incombe de veiller à ce que la psychanalyse –dans le tranchant que lui a donné Freud– ne se cantonne pas à quelques « happy few[6] », qu’elle continue à se déployer sur les terres de sa naissance et au-delà. La rédaction de Mental, en proposant une nouvelle formule où chacune des rubriques fait signe à notre héritage européen commun, entend contribuer à ce combat.

 

[1] Zweig S., « Sur le cercueil de Sigmund Freud », Sigmund Freud : la guérison par l’esprit, Paris, Le livre de poche, 2010, p. 146.

[2] Sigmund Freud et Stefan Zweig, Correspondance, Paris, Rivages poche, 1991, p. 30.

[3] Lacan J., Le Séminaire, livre vi, Le Désir et son interprétation, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Éditions de La Martinière, 2013, p. 288.

[4] Ibid.

[5] « Sur le cercueil de Sigmund Freud », op. cit.

[6] Cf Miller Jacques-Alain, « Assemblée générale de l’EEP, Paris, Palais des congrès, 2 octobre 1992. Ouverture », Mental, n°53, p. 11.