Préliminaires à la reprise, Laura Sokolowsky

Préliminaires à la reprise

Laura Sokolowsky

Chers collègues et amis de la psychanalyse,

Je vous adresse mes meilleurs vœux en ce début d’année placé sous le signe du combat présent et à venir pour défendre notre orientation, nos pratiques et nos institutions.

Nous avons le devoir de réunir nos forces afin de dénoncer la vision du monde scientiste et technocratique imposée au champ dit de la santé mentale depuis des décennies. Cette idéologie a désormais d’importants relais politiques, médicaux et universitaires, elle réclame de notre part à la fois vigilance et action.

Freud estimait que la psychanalyse n’est pas une vision du monde d’être incluse dans la science. À le suivre, il fallait se prémunir de séparer la psychanalyse de son terreau natal, c’est-à-dire la recherche, l’étude patiente des facteurs inconscients et la mise à l’épreuve constante de la théorie par la clinique. Si un cas met en défaut la théorie, c’est la théorie qu’il convient de modifier et repenser. L’œuvre freudienne est fondée sur le principe que le symptôme du sujet est rebelle à sa réduction diagnostique et qu’il y aura toujours un reste inassimilable, un trauma, échappant à la symbolisation.

Lorsqu’on nous oppose, parfois avec hargne, l’argument poppérien de la non-réfutabilité de la psychanalyse, on méconnaît que celle-ci est en perpétuelle réinvention, qu’elle fait sa mue à chaque séance, chaque contrôle, lors de chacune de nos journées d’études. Voilà pourquoi la psychanalyse est si vivante : elle progresse constamment. Elle n’assène pas de vérités prétendument objectives obtenues par consensus et récoltes de data passées à la moulinette de l’IA. On nous accuse de faire fi de la science ? Eh bien, parlons-en ! Croire que l’imagerie, les molécules ou les méthodes de stimulation cérébrale viendront à bout du symptôme relève de l’illusion d’une médecine basée sur des preuves irréfutables. C’est l’arroseur arrosé.

Freud estimait encore que ce qui nuirait à la psychanalyse était sa transformation en technique de soins, soit son absorption dans la médecine. D’où son refus obstiné, jusqu’à la fin de sa vie, de réserver la pratique analytique aux seuls médecins. Sa clairvoyance se révèle : soyons attentifs à ne pas réduire la psychanalyse aux seuls effets psychothérapeutiques afin d’en prouver l’efficacité. C’est sur ce terrain en effet que nous sommes attendus par nos détracteurs avec l’espoir de nous porter l’estocade finale.

En conséquence, il nous revient de savoir d’où nous venons et où nous allons. Jacques-Alain Miller l’a fait valoir récemment : quelle École voulons-nous ? La voie que je défends est celle de la psychanalyse que Freud et Lacan nous ont léguée, celle qui guérit de surcroît en ne visant pas l’éradication du symptôme en première intention. En conséquence, c’est dans le domaine de l’intelligence analytique du symptôme, son rapport à la pulsion, son réel, que nous ne devons rien céder. Il en va de l’avenir de notre orientation, à l’envers du discours du maître. C’est de ce futur dont nous sommes aujourd’hui responsables collectivement, ce collectif étant lui-même composé de voix singulières dont sont attendues des contributions au débat.

Ce débat a été initié début décembre sur ECF Messager par un texte portant sur une publication journalistique, laquelle apparaît rétrospectivement d’une importance relative face aux enjeux majeurs de l’action lacanienne. Ce même débat se poursuivra selon deux axes : celui de la résistance et de la contre-attaque face à nos détracteurs ; celui de l’examen et de la redéfinition des finalités et missions de l’École.

Dans cette double perspective, j’ai le plaisir d’annoncer ici même la reprise de Lacan Quotidien sous la forme d’un bulletin électronique de l’École de la Cause freudienne diffusé par ECF Messager. En effet, les offensives législatives contre la psychanalyse ravivent la nécessité de cette publication en ligne. Il s’agira de s’informer et de débattre des enjeux scientifiques, politiques ou culturels impliqués par les tentatives actuelles de reconfiguration de la pratique clinique. Certaines expériences de terrain intéresseront également les lecteurs de Lacan Quotidien. Il va s’agir encore de réinventer l’École que nous allons transmettre aux générations qui suivront, avec lucidité et courage.

Lacan Quotidien sera dirigé par moi-même en tant que présidente de l’ECF. La coordination de la rédaction sera assurée par Angèle Terrier. Ève Miller-Rose sera rédactrice en chef.

La bataille qui s’annonce sera rude, Lacan Quotidien sera notre vigie.

Bien à vous.

Pour adresser vos contributions à Lacan Quotidien
– texte en format Word, police Georgia, taille 12, interligne 1, justifié
– 3500 signes maximum (espaces compris)
– objet du mail  et nom du fichier : LQ + NOM Prénom
– adresser ce document à Laura Sokolowsky et Ève Miller-Rose:
laura.sokolowsky@gmail.com
eve@lacanquotidien.org

Publié dans le Lacan Quotidien du 05 janvier 2026

Une intersubjectivité factice, Patricia Bosquin-Caroz

Une intersubjectivité factice

Patricia Bosquin-Caroz

Fin 2025, nous découvrions, stupéfaits, la prolifération de centres experts au sein de la psychiatrie publique française. Financés par la fondation FondaMental, partenaire privilégié de l’État et promotrice d’une psychiatrie biomédicale «datadriven», ces centres s’inscrivent dans le cadre des programmes PERP, Programme et équipement prioritaire de recherche, et PROPSY, Programme en psychiatrie de précision. Leur mission consiste à collecter des données, produire de nouveaux diagnostics et élaborer des modèles prédictifs destinés à être appliqués à la population à travers un autre programme, French Minds.

À elle seule, l’énumération de ces dispositifs donne le vertige! Αu-delà de sa structure en réseaux et de son maillage territorial, ce projet inquiète par l’idéologie qui le soutient: un scientisme assumé, rendu opérant par de nouvelles avancées technologiques. En effet, seule l’intelligence artificielle (IA) permet de brasser une telle quantité de données indispensables à leur mise en place. Aujourd’hui, on aperçoit l’ampleur de son implication dans le domaine public de la santé mentale et conjointement dans le secteur privé des psychothérapies

Aux États-Unis, l’usage privé de l’IA s’est rapidement étendu à l’évaluation du psychothérapeute, voire du psychanalyste. Via des applications mobiles, il devient courant de consulter son «assistant numérique» pour «contrôler» le bien-fondé des interventions de son psy. Au Royaume-Uni, un plan du gouvernement prévoit même le recours à des «thérapeutes virtuels» basés sur l’IA. Peu coûteuse et disponible 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, elle constituerait une solution au problème de santé publique. Désormais, l’IA s’interpose comme le nouveau sujet supposé tout savoir entre le praticien et le patient, quand elle ne se substitue pas tout simplement au premier.

Mais de quel sujet s’agit-il, et de quel savoir?

Puisque l’IA se prête volontiers à l’investigation, je l’ai consultée, par le moyen d’une application ad hoc, à propos d’un certain nombre de termes convoqués dans notre débat. Sa capacité à rassembler, trier instantanément des informations interpelle. C’est là son versant big data. Mais à l’occasion on découvre une autre de ses performances, celle dite «générative» –incarnée par des modèles comme ChatGPT. L’IA ne restitue pas seulement un savoir existant: elle le génère, tout en donnant l’illusion d’être humaine. Elle rapporte ses connaissances, répond aux questions, s’adresse à son interlocuteur sur un ton affable, acquiesce («Vous avez raison»), concède si on contredit ses énoncés («Très juste»). Elle rectifie les fausses informations quand on s’insurge, s’en excuse, se corrige, s’ajuste, «s’auto-éduque». Ce faisant, elle vous prend à l’illusion d’une intersubjectivité.

Comme Luc Ferry l’énonce: «C’est du reste très exactement cela qui épate dans leurs performances, tant on a parfois du mal à comprendre comment une machine peut à ce point ressembler à un humain intelligent(1)».

Mais l’IA ne parle ni ne pense. Elle imite le sujet pensant, conscient et transparent à lui-même. À l’instar du discours de la science, son savoir est sans sujet. Il fonctionne sur un mode acéphale: brasse, croise, connecte des signifiants entre eux. Les questions adressées s’ajoutent aussi aux flux des données inlassablement récoltées, encodées puis réintégrées dans le système.
Performante et illusoire, l’IA ne nous fera cependant pas oublier qu’elle n’est pas sans agents: ses programmateurs et décideurs. Adeptes du «populisme scientiste», ceux-ci méconnaissent l’apport de la psychanalyse: «le sujet ne parle pas pour dire ses pensées […] c’est le fait qu’il parle [–] c’est-à-dire, qu’il émette ces sons rauques ou suaves qu’on appelle le matériel du langage – qui a déterminé d’abord le chemin de ses pensées (2)».

Dialogue avec l’IA sur French Minds

En guise d’exemple, reprenons ci-dessous un dialogue avec la machine IA. Entre état objectif des connaissances et interlocution factice, on pourra y lire son parti pris scientiste (passages mis en italique notamment).

Question – Qu’est-ce que le French Minds?

IA – French Minds n’est ni une entreprise de conseil, ni un think tankd’opinion, ni un dispositif de consultation psy, mais le nom d’une grande cohorte de recherche scientifique française en psychiatrie, rattachée au programme national de recherche PEPR-PROPSY.

Nationale, prospective, multicentrique et longitudinale, elle vise à suivre des patients atteints de troubles psychiatriques sévères afin de collecter des données cliniques, biologiques, d’imagerie et numériques de manière approfondie, et d’identifier des profils homogènes et des dimensions transnosographiques (au-delà des catégories diagnostiques traditionnelles).

Question — Mais encore?

IA — French Minds est soutenu par le plan France 2030 et piloté par des institutions comme l’Inserm, le CNRS, la fondation FondaMental et de nombreux centres hospitaliers universitaires. L’objectif global est de faire progresser la recherche en psychiatrie en dépassant les limites des classifications diagnostiques traditionnelles et en ouvrant la voie à de nouvelles stratégies thérapeutiques plus personnalisées.

Question — S’agit-il d’une entreprise de remplacement des professionnels de la santé?

IA — French Minds sert à la recherche, pas au soin. Ce n’est pas fait pour aider une personne donnée, mais pour produire des connaissances sur les troubles psychiatriques à partir de grandes cohortes. French Minds ne travaille pas avec la parole singulière, il transforme les patients en données comparables, cherche des profils, des corrélations, des biomarqueurs, et vise des modèles prédictifs. En d’autres termes, il fait de la science populationnelle.

Et l’IA de préciser:

French Minds ne se substitue pas aux psys actuels, car ils opèrent sur des plans hétérogènes.

Question — French Minds relèverait de la prédiction et de la gestion à l’échelle des populations?

IA — Votre formulation est juste, mais elle mérite d’être précisée pour éviter le raccourci idéologique.

  1. Oui, en partie, French Minds relève de la prédiction et de la gestion à l’échelle des populations au sens biomédical et administratif contemporain. French Minds vise explicitement à: –prédire des trajectoires (rechute, chronicisation, rémission); –prédire des réponses aux traitements; –identifier des profils à risque. Cette prédiction ne porte pas sur une personne singulière, mais sur des probabilités à partir de groupes comparables.
  2. Oui: cela participe d’une gestion des populations. Au sens strict (et foucaldien), on est bien dans une logique de biopolitique: collecter des données massives, classer selon des profils, orienter les parcours, optimiser l’allocation des ressources.
  3. French Minds produit: des outils de savoir destinés aux décideurs, aux chercheurs, aux cliniciens, qui pourront (ou non) être traduits en politiques publiques. La gestion est indirecte, médiée par le système de santé.

Et la boucle se referme, French Minds est en aval, ce que PROPSY est en amont.

L’IA ajoute:

Ce n’est pas un complot, c’est le mode normal de gouvernance sanitaire aujourd’hui.

D’où sort ce terme «complot»? Sans aucun doute est-il prélevé dans le discours courant et haineux à l’endroit de la psychanalyse (3), et non l’inverse!

Et l’IA de mettre les points sur les i:

Là où votre intuition est très juste, le projet French Minds marque un déplacement du centre de gravité: du colloque singulier vers la donnée, de la clinique vers la modélisation, du cas vers la cohorte. Ce déplacement est réel et assumé. C’est précisément pour cela qu’il peut entrer en tension avec: la psychanalyse, les pratiques fondées sur la parole, et toute clinique du singulier.

La question n’est pas: «est-ce mal?» mais: «jusqu’où laisse-t-on cette logique organiser le soin? que devient le sujet dans un système piloté par la prédiction? quelles pratiques sont marginalisées ou rendues invisibles?» Ce sont des questions légitimes, pas idéologiques.

Et nous voici légitimés! Mais ne nous y trompons pas: la machine intelligente a bien sûr intégré à son système le point d’où elle est interrogée et elle est programmée pour y répondre. Tout finit par être englouti dans ce savoir sans trou.

Or, quelque chose échappe à ce tout savoir qui ne pourra jamais être calculable, même par une machine aussi intelligente que l’IA: l’effet de sujet. Si dans une analyse, le sujet obtient la levée de ses symptômes, il y a, dit Lacan, «dans la position du sujet quelque chose d’irréductible, qui est fort nommable – l’impuissance à en savoir tout(4)». Dès lors, quid du retour dans le réel de cette part incalculable par l’IA?

Publié dans le Lacan Quotidien du 13 janvier 2026


(1) Ferry L., IA: Grand remplacement ou complémentarité?, Paris, L’observatoire, 2025, p.55.
(2) Lacan J., Le Séminaire, livre XII, Problèmes cruciaux pour la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil/Le Champ freudien, 2025, p.79-80.
(3) Souligné récemment par Laura Sokolowsky.
(4) Lacan J., Le Séminaire, livre XV, L’Acte psychanalytique, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil/Le Champ freudien, 2024, p.236.

Ce qui résiste dans la psychanalyse, Lilia Mahjoub

Ce qui résiste dans la psychanalyse

Lilia Mahjoub

Dans ce débat de l’École qui s’est ouvert et a pris en effet une nouvelle tournure, je relève ce que Jacques-Alain Miller souligne, à savoir qu’« il se pourrait que la psychanalyse soit à terme éradiquée de la terre de France, et [que] nous venons tout juste de l’apprendre ». Cela nous est venu de l’extérieur : on s’en prenait une nouvelle fois à la psychanalyse.

Il est apparu que si la défense de la psychanalyse s’impose, eu égard à ce qu’on en dit, elle ne suffit pas pour autant pour répondre aux questions avancées par Jacques-Alain Miller : « Que veut l’École ?  Et d’abord : Quelle École l’École veut-elle être ? »

Pour répondre à la deuxième question, cela ne saurait aller sans revenir sur ce qu’il en est de l’objet de l’École, soit la psychanalyse, et partant, sur ce qu’il en est de l’objet de la psychanalyse. La prochaine parution du Séminaire de Lacan qui vient d’être annoncée tombe à point nommé. La leçon d’ouverture de celui-ci fut publiée dans les Écrits sous le titre « La science et la vérité » et les premières lignes concernent le statut du sujet que Lacan a fondé lors de son séminaire de l’année précédente.

Dès ses premiers séminaires, dans son retour à Freud, disons que c’est déjà le sujet qui fait l’objet de son élaboration. En 1955, il énonce que « Le sujet est personne »[1], et traite l’un de ses élèves de « petit idolâtre », après que celui-ci dans son exposé a entifié le sujet jusqu’à l’idolifier, et ce, en le représentant dans des formulations par trop imagées.

C’est une tendance qui a la peau dure, et dont nous devons nous garder. Elle peut sauter aux yeux à la lecture de textes cliniques ou d’autres adressés à un plus grand public.

Mais des textes dans ce débat, notamment celui d’Hervé Castanet, rappellent entre autres qu’« un sujet n’est pas un individu », ce que Lacan énonça dans son allocution, à l’ouverture d’une réunion au PLM Saint-Jacques, le samedi 15 mars 1980, soit après sa lettre de dissolution du 5 janvier. Cette allocution fut publiée dans le journal Le Matin.

Le sujet de l’élaboration de Lacan n’est pas le sujet de la philosophie, et si Lacan dit, dans « La science et la vérité », que c’est celui de la science, c’est parce que le sujet y est forclos. L’objet de la psychanalyse, c’est alors la fonction de l’objet a « à insérer, […], dans la division du sujet par où se structure très spécialement, […] le champ psychanalytique. »[2]

Lacan n’abandonna jamais sa définition du sujet comme effet de signifiant. Il formula que le but de son enseignement « serait de faire des psychanalystes à la hauteur de cette fonction qui s’appelle le sujet »[3] et que cette fonction était déjà présente dans Freud.

Mais il y a aussi d’autres signifiants de la psychanalyse qui s’étiolent, s’amenuisent et perdent de leur virulence. Par exemple, l’usage du concept de pulsion. Je constate qu’à une époque ce sont les termes d’instinct, d’excitation ou d’impulsion qui étaient utilisés, y compris dans les traductions des textes de Freud. Freud établit bien la différence entre pulsion et excitation laquelle se rapporte à la physiologie. De même que celui d’instinct à ce qui relève d’une réponse à des signes chez l’animal. Or le terme de pulsion est passé dans le langage courant, sans que l’on établisse la différence qui s’est produite depuis la découverte freudienne du refoulement et de l’inconscient.

Ainsi les pulsions ne sont-elles pas une quantité mesurable, à savoir un trop ou un pas assez de jouissance pulsionnelle, c’est-à-dire sexuelle, mais un montage à quatre termes. Elles ne sauraient être assimilées au comportement d’un individu. C’est non pas la société et ses modes de répression, qui vont de l’éducation à la chimie médicamenteuse, qui agissent dessus, mais le refoulement, et la différence est de taille. Les pulsions du sujet se nouent aux signifiants de sa demande et peuvent ainsi s’exercer sur les bords corporels. Peut-on croire à un monde où les pulsions se réduiraient, se rangeraient, se calmeraient, du seul fait de la place faite à la parole par la psychanalyse ? Ce ne serait pas suffisant, car si rectification il y a quant au déploiement de la pulsion, soit ses allers et retours, il y faut aussi l’interprétation et la coupure qui sont attendues. Car l’un des termes de la pulsion ne sera jamais symbolisable, entendons sa poussée constante.

Ainsi que le formulait Freud, « la pulsion n’agit jamais comme une force d’impact momentanée, mais toujours comme une force constante »[4]. C’est ce que Lacan mettra en valeur, en précisant en effet qu’elle n’a pas de rythme comme peut en avoir une fonction biologique, « qu’elle n’a pas de jour ou de nuit, qu’elle n’a pas de printemps ni d’automne, qu’elle n’a pas de montée et de descente »[5], car c’est une force constante, et que cette constance est « un élément de réel »[6].

Rappeler la rigueur des concepts freudiens et lacaniens, forgés à partir de l’expérience analytique, suffira-t-il à faire que la psychanalyse ne soit pas vouée à disparaître ? Si ses concepts circulent et sont ravalés dans le discours commun, est-ce une raison pour s’en désintéresser et croire qu’il s’agit de les remplacer par des signifiants au goût du jour, qui circulent dans l’actualité de la société ? Ces derniers demandent certes que le psychanalyste s’y intéresse, mais certainement pas qu’il s’en serve pour y adapter son discours.

Il y a cependant, malgré les critiques ou les boniments qu’on lui inflige, quelque chose qui dans la psychanalyse résiste. S’agit-il, pour les psychanalystes, de s’en contenter ou bien plutôt, ainsi que Lacan les y invite, de savoir ce dont il s’agit ?

La psychanalyse est un symptôme dont la société et les autres discours voudraient se débarrasser, mais elle a en elle un réel, un réel qui est l’irréductible de ce symptôme. C’est ce réel qui résiste et qui lui fait garder son tranchant. Or la psychanalyse, contrairement aux autres discours, ne veut se débarrasser ni du réel, ni du symptôme, et c’est là sa condition de survie. C’est aussi ce qu’on peut attendre du psychanalyste.

Publié le 21 décembre sur L’ÉCOLE  DÉBAT 14


[1] Lacan J., Le Séminaire, livre II, Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1978, p. 72.
[2] Lacan J., « La science et la vérité », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 863.
[3] Lacan J., « Place, origine et fin de mon enseignement », Mon enseignement, Paris, Seuil, octobre 2005, p. 58.
[4] Freud S., « Pulsions et destins des pulsions », Métapsychologie, Paris, Gallimard, folio/ essais, 1968, p. 14.
[5] Lacan J., Le Séminaire, livre XIV, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1973, p. 150.
[6] Lacan J., Ouverture des Journées de l’EFP, avril 1975, Les lettres de l’école freudienne, n°18. p. 7.

Mental n°52 – Néo-familles

Mental n°52 – Néo-familles

Résumé

Il existe aujourd’hui une constellation de manières de faire famille : monoparentale, recomposée, homoparentale, adoptive, en co-parentalité sans couple amoureux, choisie entre amis… Mais en quoi ces nouvelles formes familiales témoignent-elles de quelque chose de vraiment nouveau, dans la perspective de l’expérience analytique ?

Dès la fin des années 1960, alors que la mondialisation et la libéralisation des mœurs charriaient leur lot d’espérances, Lacan mettait en garde son auditoire en pointant l’échec des utopies communautaires qui prétendaient remplacer la famille. Le mode de jouissance de chaque sujet a un caractère de singularité indissoluble dans le lien social et en premier lieu dans le lien familial, qui en est une forme bien particulière. C’est ce qui cause le malaise dans la famille qui, lui, n’a rien d’inédit : ce qui est nouveau, c’est la forme que prend ce malaise quand dominent des idéaux égalitaristes et individualistes qui effacent l’incarnation du désir. Qu’est-ce qui, dans la famille – qu’elle se rêve néo ou qu’elle se veuille tradi –, pourrait soutenir la séparation des jouissances confuses ? La famille s’illustre par un certain éclatement, voire par un rejet, mais elle n’a pas fini de jeter ses éclats, dans la mesure où la fonction de transmission qu’elle soutient a un caractère irréductible, constituant pour le sujet.

Ce numéro montre combien la logification qu’a opérée Lacan sur la famille œdipienne, avec les concepts de fonction paternelle et maternelle, d’objet a et de symptôme, de savoir et de jouissance, de nomination ou encore de lalangue, permet de saisir la manière dont cette transmission opère, ou pas, au cas par cas, dans les familles.

 Points forts – Mots clés

  • des interventions marquantes du dernier Congrès de l’EuroFédération de psychanalyse, PIPOL 12, « Malaise dans la famille », dont des présentations cliniques par des praticiens exerçant dans toute l’Europe, ainsi que des textes inédits.
  • des textes qui éclairent, grâce aux concepts analytiques, les formes contemporaines du malaise dans la famille.
  • deux entretiens : l’un avec l’historien Didier Lett, dont les travaux se consacrent à l’histoire de la famille et de l’enfance au Moyen Âge, l’autre avec l’écrivaine et journaliste Blandine Rinkel, autour de son récit La Faille.

une lecture psychanalytique de la façon dont la littérature, le cinéma et le théâtre traitent de la question.

Sommaire

Mental numéro 52 / Novembre 2025

 — Éditorial

Alice Delarue, Éclats de familles

— Les nouvelles idéologies de la famille

Lilia Mahjoub, La famille, creuset de jouissance

Christiane Alberti, Qu’est‑ce qu’un enfant ?

Chiara Nicastri, À propos de la famille post-moderne

Domenico Cosenza, Le malaise dans la famille et la clinique de l’anorexie

Valeria Sommer-Dupont, Chacune son tour

Éric Laurent, Le résidu et le père qui unie

— La famille, lieu de lalangue

Alexandre Stevens, La fonction du résidu familial

Marina Frangiadaki, Ce qui ne se familliarise pas

Guy Briole, Modernité, secret et malaise

Ruzanna Hakobyan, On ne parle pas de ça : les silences du dire

— Entretien avec Didier Lett

Tourner la page du roman familial

— Ruptures et inventions

Katty Langelez-Stevens, Rejet de la famille, génitif subjectif et objectif

Virginie Leblanc-Roïc, Un nom à soi

Jérémie Wiest, Famille gender

Pepa Freiría, Accueillir les inventions de l’enfant

Vilma Coccoz, Migrations et déracinements de lalangue

— Entretien avec Blandine Rinkel

Le sens de l’arrachement

— Enseignements de la clinique

Els Van Compernolle, Dire (que) non

Bruno de Halleux, Une famille malgré tout

Anne Béraud, Asphyxie

Nathalie Crame, Les deux frères de la mère

Julia Virgós Pedreira, Une minute !

Massimiliano Rielli, En suivant Dario, pas sans sa famille

Camille Gérard, La recette

— Lectures

France Jaigu, Un enfant à la prison du Temple

Olivia Bellanco, L’écriture comme voie de sortie

Susana Brigoni, La famille incorporée

Françoise Denan, L’amour en famille

Pénélope Fay, Regards et chuchotements

Gleb Napreenko, Entre aristotélisme et objet a

Anna Pigkou, La famille et la dot

Bruno Alivon, Derrière les paravents d’un non-dit familial

École de la Cause freudienne

École de la Cause freudienne

L’École telle que l’a voulue Jacques Lacan a pour objet la psychanalyse. Elle dispense une formation, garantit la relation du psychanalyste avec celle-ci, et se propose de la mettre en question. Fondée en janvier 1981, l’École de la Cause freudienne répond à la dernière initiative institutionnelle de Jacques Lacan, qui fut son premier président. Elle a pris la suite, à titre de contre-expérience, de l’École freudienne de Paris qu’il avait fondée en 1964, avant de la dissoudre en 1980. Elle s’inscrit dans le mouvement de reconquête du Champ freudien lancé par Jacques Lacan le 21 juin 1964. Depuis 1992, l’ECF a vu naître l’Association mondiale de psychanalyse (AMP), qui regroupe à présent sept Écoles. Depuis 2006, elle a le statut d’association de psychanalyse reconnue d’utilité publique.